Université d’été 3ème édition – Faire sens ensemble

par L'équipe du Lab' le 1 juillet 2026
À Sens, les 28 et 29 août, le Laboratoire de la République organise sa troisième Université d’été. Un rendez-vous structurant de la rentrée politique et intellectuelle, conçu pour confronter les visions et faire émerger des propositions concrètes au service d’un projet républicain.
Université d'été 3ème édition Faire sens ensemble  Rendez-vous les 28 & 29 août à Sens ! Je m'inscris Les 28 et 29 août 2026, le Laboratoire de la République vous donne rendez-vous à Sens, dans l'Yonne, pour deux journées de réflexion, d'échanges et de débats autour d'une question fondamentale :  "Quel projet de société pour la France au 21ème siècle ?" À quelques mois d'échéances politiques décisives pour notre pays, cette Université d'été sera l'occasion de prendre du recul sur les transformations en cours et de réfléchir collectivement aux réponses à apporter aux défis économiques, sociaux, éducatifs, démocratiques et environnementaux qui se présentent à la France. Durant deux jours, responsables politiques, experts, universitaires, acteurs de la société civile, élus locaux et citoyens engagés se retrouveront pour confronter leurs analyses, partager leurs expériences et nourrir le débat public. Car face à la complexité de notre époque et au risque de fragmentation, la confrontation des idées ne suffit plus : il nous faut bâtir une vision commune. C’est tout l’enjeu de cette édition : "Faire sens ensemble" pour redonner une direction claire et partagée à notre avenir collectif. Au programme :- Une soirée d'ouverture dès le 27 août au soir placée sous le signe de la culture- Tables rondes et débats avec des personnalités issues du monde politique, intellectuel, économique et associatif- Échanges et rencontres conviviales avec les membres et partenaires du Laboratoire- Village républicain : salon du livre et dédicaces, stands d'associations partenaires Informations pratiques :📅 Vendredi 28 et samedi 29 août 2026 (avec soirée d'ouverture le jeudi 27 août à 20h00)📍 Sens (Yonne)⚠️ Inscription obligatoire - Places limitées ! Les informations détaillées concernant le programme, les horaires précis, et les modalités d'accueil seront communiquées aux inscrits avant l'événement. Rejoignez-nous à Sens les 28 et 29 août prochains pour imaginer et débattre du projet de société dont la France a besoin à l'horizon 2027 et au-delà ! Je m'inscris Programme de l'Université d'été Avant la publication du programme complet dans le courant du mois d’août, découvrez en avant-première les premiers temps forts de notre Université d’été ! Le document suivant a été mis à jour le 13 juillet 2026. Programme prévisionnel - 13 juillet 2026Télécharger Je m'inscris Venir et se loger à Sens

« Si on laisse l’IA décider de tout, on n’est plus dans le partage »

par David Smadja et Léa Behr le 14 juillet 2026
À l’occasion des Mardis de l’innovation en santé, David Smadja et Léa Behr donnent la parole au Professeur Florian Scotté, oncologue et directeur du département interdisciplinaire d’organisation des parcours patients de Gustave Roussy. Ensemble, ils explorent un enjeu majeur : comment faire de l’intelligence artificielle un levier d’innovation pour les parcours de soins tout en préservant la place du médecin, la décision partagée et l’humanité de la relation de soin.
En cancérologie, l'intelligence artificielle tient une part de ses promesses : diagnostics plus rapides, traitements affinés, parcours de soins mieux anticipés. Mais l'essentiel du débat public se concentre sur la performance des outils, en laissant dans l'ombre une question de fond : à mesure que la machine gagne en capacité, comment garantir que la décision médicale reste maîtrisée par l'humain ? La difficulté n'est pas seulement technique, elle est éthique et organisationnelle. C’est ce pan que nous allons aujourd’hui questionner. Avec nous pour y réfléchir, le Pr. Florian Scotté qui occupe une position privilégiée pour éclairer nos réflexions. Oncologue, spécialiste des soins de support, il dirige le département interdisciplinaire d'organisation des parcours patients de Gustave Roussy, premier centre de lutte contre le cancer en Europe. Professeur associé à l'Université Paris-Saclay et titulaire d'un doctorat en éthique médicale, il conjugue la pratique de la technique la plus avancée et la réflexion sur ses limites. Sa position tient dans une distinction qui structure l'ensemble de l'entretien : l'IA doit demeurer un outil au service du soignant, et non un effecteur qui déciderait à sa place. Ce déplacement, en apparence sémantique, engage en réalité plusieurs enjeux concrets, que nous avons abordés successivement : la relation entre le médecin et un patient parfois plus enclin à croire la machine, la sécurité et la propriété des données, le modèle de financement des solutions, la formation des professionnels. À chaque étape se pose la même question, celle du contrôle, et une conviction que le Professeur Scotté formule sans détour : la médecine est une science humaine et doit le rester. Organiser un parcours constitue bien plus qu’un diagnostic Vous dirigez un département entièrement dédié au parcours du patient. Avant même de parler d’intelligence artificielle, qu’est-ce que ça veut dire, concrètement, organiser ce parcours ? Et qu’est-ce qui fonctionne mal aujourd’hui ? Permettez-moi d’abord de corriger une chose : il ne se passe rien de mal aujourd’hui, il n’y a pas de déraillement, mais nous pouvons faire mieux. Le parcours, en réalité, commence avant même que la personne ne soit patiente, au moment où l’on s’oriente vers un diagnostic, puis il se déroule en plusieurs temps qui s’enchaînent : au diagnostic, pendant le traitement, à la fin des traitements, et longtemps encore après. L’organiser, c’est mettre en œuvre une approche diagnostique aussi optimale que possible ; j’emploie parfois des mots que l’on critique, comme celui d’efficience, mais derrière ce terme, il n’y a rien d’autre que trois exigences simples : être rapide, être juste, être adapté au patient. Cela suppose de prendre en compte non seulement les données de la maladie, mais aussi celles de la personne elle-même et de son environnement, en particulier ses vulnérabilités. C’est tout le sens de ce que nous avons mis en place à Gustave Roussy, où l’évaluation des besoins du patient se fait en parfaite connaissance de la pathologie, car nous sommes experts du cancer, de ses récepteurs, des traitements disponibles, mais aussi des risques de complications que l’on peut anticiper. Pendant le traitement, il s’agit de gérer au mieux les toxicités et de coordonner la prise en charge entre la ville et l’hôpital. À la fin des traitements, nous faisons face à des situations très différentes. Il y a parfois une évolution péjorative, où tout l’enjeu est d’accompagner la personne le mieux possible dans cette phase de sa vie. Il y a, de plus en plus, des patients en situation de chronicité, dont les traitements se prolongent sur des années et dont la maladie s’installe au très long cours. Et il y a, bien sûr, la guérison, qui appelle elle aussi une surveillance, celle de la maladie comme celle des séquelles éventuelles des traitements. Organiser le parcours, c’est embrasser tout cela d’un seul mouvement, du premier examen jusqu’au suivi post-thérapeutique. Et l’IA, vous l’utilisez déjà au quotidien ? Qu’est-ce qu’elle change ? L’intelligence artificielle, nous l’utilisons en réalité depuis fort longtemps sans toujours la nommer : songez qu’à bord d’un avion, l’essentiel des commandes est aujourd’hui géré par elle, et que cette sécurité, cette adaptation permanente, se sont construites au fil des décennies. À l’hôpital, une forme de gestion commence à s’installer, mais dans l’organisation des parcours, très honnêtement, nous n’y sommes pas encore pleinement. Cela se développe, des sociétés s’y intéressent, nous cherchons les bonnes interactions, et il ne fait aucun doute que nous l’utiliserons de plus en plus. Je pense que l’intelligence artificielle apportera surtout de la rapidité et de la sécurité, à la condition expresse qu’existe un véritable échange entre l’humain et la machine. C’est ce dont je parlais en évoquant l’efficience de la prise en charge : l’IA a vocation à être un outil, et j’insiste sur ce mot, un outil qui doit nous aider à optimiser et à mieux adapter ce que nous proposons au patient. Elle doit être considérée comme un outil, jamais comme un effecteur ; si on l’utilise comme un effecteur, elle finira par tourner en rond et nous faire reculer. On présente souvent l’IA comme un moyen de personnaliser les diagnostics. Êtes-vous d’accord avec cette idée ? Je le suis à moitié, et je préférerais parler d’affinement plutôt que de personnalisation. Car nous nous appuyons sur des algorithmes, eux-mêmes engendrés par une masse considérable d’informations ; or, à partir d’une telle masse, peut-on vraiment prétendre personnaliser ? La question reste ouverte, je n’ai pas de réponse tranchée, mais elle mérite d’être posée. Ce dont je suis certain, en revanche, c’est que l’IA doit être en permanence réévaluée et retravaillée, afin de s’ajuster au plus près des connaissances que l’humain lui transmet. Ce qu’elle autorise, en revanche, et c’est considérable, c’est d’aller plus vite et de regrouper une quantité de données que notre cerveau serait bien incapable d’agréger à cette vitesse. Elle nous donne les moyens d’aligner toutes les cibles potentielles et, ce faisant, de mieux adapter notre prise en charge, entendue dans son ensemble, et non le seul traitement. Quand le patient croit la machine plus que le médecin Vos patients vous parlent-ils d’intelligence artificielle ? Oui, ils commencent à en parler, et surtout ils l’utilisent avant même de franchir la porte de nos cabinets : ils préparent leur consultation sur les moteurs de recherche et arrivent avec une liste de questions qui épouse ce qu’ils y ont lu. C’est une bonne chose, à vrai dire, car cela améliore leur connaissance et facilite l’échange comme la compréhension. Le revers, c’est que l’on lit aussi quantité de choses totalement erronées, et que la parole de la machine finit parfois par s’imposer comme la vérité, tandis que celle de l’humain deviendrait, elle, suspecte par principe. C’est précisément là-dessus qu’il nous faut travailler. Ces erreurs, elles sont de quel type ? Elles dépendent des informations, lesquelles sont bien souvent générées par l’humain lui-même. Ce que l’on voit circuler sur les réseaux, ce sont des témoignages plutôt négatifs, émanant de personnes qui parfois manipulent l’information, ne s’appuient pas sur la science exacte, et diffusent des messages d’une grande dureté, très anxiogènes, sans rapport avec la réalité. Tout cela raisonne sur des statistiques. Or, lorsque j’ai un patient en face de moi, je ne suis plus dans la statistique : j’ai devant moi une personne singulière, à laquelle je devrai tout adapter, en fonction de ses attentes et de sa capacité à recevoir ce que je lui dirai. Y a-t-il un risque que l’IA déshumanise la relation entre le médecin et le patient ? Le risque existe, bien sûr, car le patient peut arriver avec sa vérité, celle de la machine, et se fier davantage à elle qu’à l’humain qui lui fait face ; c’est à nous, précisément, qu’il revient de garder le contrôle et de continuer à partager la science et le savoir. Nous sommes passés, en quelques années à peine, d’une médecine paternaliste, où le médecin détenait le savoir et où le patient se contentait de le recevoir, à une véritable démarche de décision partagée ; et dans ce nouvel équilibre, l’information a une valeur considérable. Mais si je dois passer plus de temps à détricoter une information erronée qu’à expliquer les choses, alors l’IA n’aura pas tenu sa promesse de gain de temps, et un véritable problème de conscience se posera. C’est bien pourquoi il faut encadrer cette intelligence artificielle et veiller à ce que les professionnels conservent leur rôle d’humains. Où est la ligne à ne pas franchir ? Si la relation se réduit à sa seule dimension technique, de soignant à soigné, alors l’IA l’emportera, inévitablement. Mais si elle demeure un outil qui affine notre diagnostic, la précision du traitement, l’évaluation des fragilités et de l’environnement du patient, et si nous savons préserver ce contact, cette capacité à orienter, à guider, à réfléchir avec la personne et ses proches, alors nous aurons tout gagné, car nous n’en serons que plus performants. La décision médicale partagée est à ce prix : si on laisse l’IA décider de tout, on n’est plus dans le partage. Et c’est cet échange, profondément humain, que les patients doivent entendre. Éclairage. Le patient à l’ère de l’IASelon la deuxième vague du baromètre OpinionWay pour Orisha Healthcare (avril 2026, 1 014 Français et 200 médecins), 82 % des médecins estiment que les exigences de leurs patients ont augmenté ces cinq dernières années, et 79 % des patients expriment au moins une forme de doute médical (deuxième avis, diagnostic questionné). La confiance dans le médecin reste néanmoins très élevée : 95 % des Français jugent bonne leur relation avec leur généraliste. Le propos du Pr. Scotté rejoint ce constat : l’information circule, mais elle déplace la relation de soin sans la rompre.   Éthique : qui génère l’information, qui la contrôle, qui la finance Vous êtes aussi spécialiste d’éthique médicale. Quelles questions l’arrivée de l’IA vous semble-t-elle poser, et qu’on n’aborde pas assez ? Avant toute chose, il faut mesurer ce que l’IA rend possible : le passage d’une prise en charge réactive à une prise en charge prédictive, ce qui fait d’elle un outil d’une puissance remarquable. Mais cette puissance même soulève plusieurs questions, à la fois éthiques et sociétales. La première touche à l’origine de l’information et à son usage : qui la génère, et à quelles fins ? Vient ensuite la question de sa sécurité : nous sommes plus ou moins protégés par le RGPD, mais l’interrogation de fond demeure entière. Que fait-on de cette information, où est-elle stockée, et mes données personnelles sont-elles connues, de qui, par quels moyens ? Repère. Ce que dit le cadre européenLa question de la supervision humaine que soulève le Pr. Scotté est désormais au cœur du droit européen. Le règlement européen sur l’intelligence artificielle (AI Act, règlement UE 2024/1689) classe la plupart des logiciels d’aide au diagnostic comme systèmes « à haut risque », soumis à des exigences de gestion des risques, de gouvernance des données et de supervision humaine. Pour les dispositifs médicaux déjà marqués CE, ces obligations s’appliqueront de manière échelonnée à partir de 2027, un calendrier encore susceptible d’ajustements. En France, l’Agence du numérique en santé a publié dès juillet 2025 un guide d’implémentation de l’éthique dans les systèmes d’IA en santé.   La deuxième question, tout aussi cruciale, est celle du contact humain : allons-nous remplacer entièrement l’humain par la machine, ou saurons-nous garder une part de contrôle, et quelle place, au juste, laisserons-nous à l’humain ? La troisième, enfin, est celle du financement, que je résume d’une formule : qui gagne quoi, pour qui, pourquoi, comment ? À aucune de ces questions il n’existe de réponse toute faite aujourd’hui ; l’essentiel est que nous nous les posions, et que nous nous posions les bonnes. Car la place de l’humain, au cœur de la prise en charge, demeure fondamentale. L’hôpital a-t-il les moyens, humains et financiers, d’intégrer ces outils ? Actuellement, la réponse est non : les moyens sont rares, et cela vaut autant pour le public que pour le privé, car nous sommes tous soumis aux mêmes contraintes financières, à l’image de la société tout entière. Le véritable risque, du reste, ne se joue pas seulement entre les grands centres et les plus petits. Prenez la télésurveillance, qui intègre progressivement l’IA : si elle peut se déployer aujourd’hui, c’est grâce à un remboursement instauré voilà deux ou trois ans, une véritable révolution, puisqu’il finance à la fois l’outil et le rôle de coordination souvent dévolu aux infirmières, sans laisser de reste à charge ni au patient ni à l’établissement. Dans ce cadre-là, le système est performant. Sans financement, en revanche, chacun développe dans son coin un outil plus ou moins performant, plus ou moins sûr, plus ou moins contrôlé, et c’est alors qu’apparaît le risque d’une rupture entre les hôpitaux, entre les professionnels, entre les patients. Beaucoup de startups se créent, et l’on retrouve ici la question éthique que j’évoquais, celle du modèle de financement, qui gagne quoi et pour qui. Il ne s’agit pas d’imposer un outil unique qui détiendrait la vérité, mais d’encadrer le développement de ces solutions, au moyen d’une charte, pour éviter que ne s’installe une querelle d’outils insuffisamment maîtrisés. Éclairage. Les soignants veulent garder la mainLa conviction de Florian Scotté, l’IA comme outil et non comme décideur, est très largement partagée par la profession. Selon la première édition du Baromètre IA & Data en santé de l’ACSEL (2025), neuf professionnels de santé sur dix utilisent déjà des outils d’IA, mais seuls 7 % déclarent une confiance totale, et 96 % jugent indispensable ou préférable une supervision humaine. Côté patients, 84 % souhaitent être informés lorsque l’IA intervient dans leur prise en charge. La performance technique ne suffit pas : l’acceptabilité repose sur la transparence et le maintien de l’humain dans la décision.   Qui devrait décider qu’un outil d’IA entre à l’hôpital ? Tout le monde, mon capitaine. Mais vous oubliez une personne, et non des moindres : les patients et leurs représentants, qui doivent impérativement être associés à la réflexion, puisqu’ils sont les premiers usagers de l’outil, ceux-là mêmes qui en bénéficieront ou en pâtiront. Viennent ensuite les régulateurs, la Haute Autorité de santé, les agences régionales, l’Assurance maladie, la Direction générale de l’offre de soins, qui tous devraient siéger à la même table, sans oublier les directions d’établissement qui tranchent en dernier ressort, ni l’ensemble des professionnels, médecins, infirmiers, et toutes les professions qui gravitent autour du patient. La formation des médecins intègre-t-elle assez ces outils ? C’est une excellente question. À la faculté, l’enseignement est dispensé par des professeurs le plus souvent plus âgés que leurs étudiants, alors même que les jeunes générations se montrent bien plus à l’aise avec ces technologies : le décalage est manifeste, puisqu’il faudrait enseigner un outil à des jeunes qui, souvent, le maîtrisent déjà mieux que ceux qui l’enseignent. Aujourd’hui, cet enseignement ne se fait pas à la faculté, il se fait sur le terrain, et nous sommes en pleine phase de développement. Le véritable danger serait de nous retrouver soumis à de purs techniciens de l’informatique, concevant des outils sans doute ultra performants, mais déconnectés de la réalité du terrain, et par là même incapables d’entendre les risques comme les bénéfices réels pour le patient. Il faut développer les connaissances, oui, mais sans jamais abandonner la maîtrise à ceux qui ne voient pas le malade. Dans dix ans : l’avion sans équipage, le scénario à fuir Dans dix ans, si tout se passe bien, à quoi ressemble le parcours d’un patient ? Je reprendrai volontiers l’image de l’aviation civile. À ses débuts, l’avion craquait de partout, un mécanicien siégeait dans le cockpit aux côtés du commandant et du copilote, on naviguait au compas : c’était long, c’était risqué, et il fallait parfois un véritable trait de génie pour éviter que l’appareil ne décroche. Aujourd’hui, vous choisissez votre place, vous commandez votre repas avant l’embarquement, une équipe vous accueille, un commandant et un copilote anticipent au plus juste les turbulences et savent exactement comment orienter l’avion. Demain, le parcours du patient en cancérologie ressemblera à cela. Le diagnostic gagnera considérablement en rapidité, porté par une évaluation des données plus fine qui nous aidera à prendre les bonnes décisions, une fois intégrées les vulnérabilités, les fragilités et l’environnement du patient comme de son entourage. Nous pourrons, dans un temps restreint, proposer la bonne solution et accompagner le malade en anticipation plutôt qu’en réaction, notamment face aux toxicités, en évitant les séquelles à long terme. C’est un gain réel, de quantité comme de qualité de vie, doublé d’un temps médical mieux concentré sur l’essentiel : plutôt que de passer des heures au téléphone, appeler à bon escient, guider comme il faut les patients et leurs proches, pour un parcours qui connaîtrait le moins de turbulences possible et arriverait à bon port. Et le piège, dans tout cela ? La question du coût, toujours. Optimiser, évaluer plus finement la pathologie et les fragilités pour aboutir à un traitement plus efficace et mieux toléré, voilà le bon chemin. Mais gardons-nous d’une dérive : si l’on place au premier plan la seule logique financière, en prétendant désescalader les traitements dans le but avoué de réduire les coûts, alors on se trompe de combat. Désescalader pour améliorer la prise en charge, la tolérance, pour éviter les séquelles, c’est le bon axe ; désescalader pour la seule récréation financière, c’est aller droit dans le mur. Qu’est-ce que vous voulez absolument éviter ? Un patient qui ne pourrait plus ni contacter ni voir les professionnels de santé, des décisions prises à cent pour cent par la machine, des effectifs réduits, et les rares soignants restants relégués derrière des écrans pour surveiller. Ce serait la tour de contrôle sans plus aucune équipe dans l’avion, celle qui vous accueille, vous dit bonjour et répond à vos attentes. Permettez-moi une autre allégorie, pour ancrer les choses dans le réel. Lorsque vous rencontrez un problème avec un opérateur aujourd’hui, vous passez de chatbot en chatbot, de réponse digitalisée en réponse digitalisée, sans jamais obtenir la réponse que vous cherchez, jusqu’à renoncer. Transposé au patient, cela donne ceci : j’ai mal, mais je n’attends plus de réponse, car je sais que je ne l’aurai pas. Et si l’on pousse le raisonnement à son terme : j’ai une boule qui grossit, je la vois grossir sous mes yeux, mais aucun des chatbots que j’interroge ne me répond, et je finis par la laisser. Voilà exactement ce qui nous attend si l’on laisse la machine prendre le pas sur l’humain : on fera fausse route, et il y aura de la casse. Certains vont jusqu’à dire qu’il faudrait fermer les facultés de médecine, ou que le médecin de demain ne sera qu’un orchestrateur d’IA. Les facs ont-elles encore un avenir ? Vous avez raison, c’est un risque, très clairement, et il ne concerne pas les seuls médecins : les infirmières, les brancardiers, l’accueil, toutes les professions de santé pourraient théoriquement être remplacées par la machine. Mais laissez-moi vous confier un souvenir. Le cours qui m’a le plus marqué, lorsque j’étais un tout jeune étudiant de deuxième année, fut la description d’une tamponnade péricardique par un vieux professeur de médecine interne, qui expliquait en gestes, en montrant où précisément placer l’aiguille, et ce que le patient éprouvait à cet instant. Cet enseignement-là, profondément humain, jamais la machine ne le remplacera ; dans les livres, je n’aurais rien compris. La médecine est technique, elle est science, mais elle est une science humaine, et qui dit science humaine dit humain. Derrière la technique, il faut savoir l’appliquer à la personne qui veut vivre. Car la vie ne se réduit pas à des neurones ni à des cellules que l’on pourrait guider par un cœur artificiel : tout autour, il y a de l’humain, et c’est lui que nous ne devons jamais perdre de vue. Si vous étiez ministre de la Santé demain, quelle serait votre première décision sur l’IA ? Ce serait une double décision tenue en une seule. Ne surtout pas freiner le développement de l’IA, donc le promouvoir et le soutenir, mais, dans le même mouvement, l’encadrer et le contrôler. Autrement dit, établir une véritable tour de contrôle, un comité de pilotage qui réunirait les décideurs, les acteurs, les usagers, les patients et leurs proches, ainsi que les professionnels de santé appelés à se servir de l’outil, des décideurs capables d’entendre, d’anticiper ce qui vient, et de mettre les moyens pour bâtir le système le plus efficient possible. Conclusion Au terme de cet entretien, une ligne de force se dégage, que le Pr. Scotté n’a cessé de tenir : l’intelligence artificielle doit rester un outil au service du soin, et jamais un effecteur qui déciderait à la place de l’humain. Toute la question se ramène alors à une seule : qui garde la main sur la décision médicale ? Cette exigence d’une « garantie humaine » n’est ni une précaution de langage ni une posture défensive de la profession ; elle rejoint désormais un cadre réglementaire qui se construit sous nos yeux, de l’AI Act européen aux premiers guides éthiques français, et elle épouse les attentes convergentes des soignants, qui veulent rester maîtres de l’acte, et des patients, qui demandent à savoir quand la machine intervient. C’est dire que la véritable bataille ne sera pas technologique, mais politique : elle se jouera sur le terrain de la gouvernance (qui décide, qui contrôle, qui finance, et pour qui) bien plus que sur celui de la performance des algorithmes. Là réside la responsabilité des pouvoirs publics : non pas arbitrer entre l’homme et la machine, mais organiser les conditions dans lesquelles la seconde demeurera au service du premier. Tel est le sens de l’engagement du Laboratoire de la République : faire de la garantie humaine une exigence inscrite dans les règles, les financements et les responsabilités. Car au terme de la chaîne, il n’y aura jamais une donnée de plus, mais une personne à soigner ; et la médecine, comme nous le rappelle le Pr Scotté, demeurera une science humaine. Rendez-vous mardi 21 juillet pour le prochain épisode « Les mardis de l’innovation en santé » David Smadja est professeur d’hématologie à l’AP-HP et à l’Université Paris Cité, responsable de la Commission Santé du Laboratoire de la République. Léa Behr est CEO de RespublicIA et membre de la commission Santé du Laboratoire de la République.

Décentraliser pour mieux soigner : une nouvelle gouvernance de proximité au service des territoires et des patients

par David Smadja et Léa Behr le 9 juillet 2026
Face à l’aggravation des inégalités territoriales d’accès aux soins, au vieillissement de la population et aux nouveaux défis sanitaires liés au changement climatique, notre système de santé atteint les limites d’un pilotage essentiellement centralisé. Cette note de David Smadja et Léa Behr propose une réforme ambitieuse mais progressive de la gouvernance sanitaire : rattacher les Agences régionales de santé (ARS) à la région afin de rapprocher les décisions des réalités de terrain, sans remettre en cause les principes fondamentaux de solidarité nationale. En s’appuyant sur les expériences européennes et sur une trajectoire d’expérimentation encadrée, les auteurs défendent une nouvelle doctrine de « responsabilité territoriale », conciliant unité républicaine, efficacité de l’action publique et égalité d’accès aux soins.
La crise de l’accès aux soins ne relève plus seulement d’un manque de professionnels de santé ; elle révèle les limites de notre organisation institutionnelle. Alors que les élus locaux sont confrontés quotidiennement aux attentes des citoyens, ils disposent de peu de leviers pour agir. À l’inverse, les Agences régionales de santé exercent des responsabilités considérables sans véritable responsabilité politique devant les territoires. Cette dissociation entre décision, responsabilité et réalité du terrain nourrit les inégalités territoriales et affaiblit l’efficacité de l’action publique. Cette note propose une troisième voie entre le statu quo et la suppression des ARS : leur régionalisation. Il ne s’agit ni de désengager l’État ni de créer treize systèmes de santé autonomes, mais de distinguer clairement ce qui doit rester national (les droits des patients, le financement solidaire, les standards de qualité et les objectifs de santé publique) de ce qui gagnerait à être piloté au plus près des besoins des territoires : l’organisation des parcours de soins, la coordination entre médecine de ville, hôpital et secteur médico-social, la prévention ou encore la démographie médicale. Les auteurs proposent une réforme progressive en trois étapes : renforcer d’abord les marges d’action territoriales grâce à un Fonds d’intervention régional considérablement élargi ; créer ensuite des objectifs régionaux de dépenses d’assurance maladie (ORDAM) permettant une réelle capacité d’arbitrage locale ; enfin, transférer la responsabilité politique des ARS aux régions dans un cadre expérimental, avec une évaluation indépendante avant toute généralisation. L’analyse s’appuie également sur une comparaison approfondie de plusieurs modèles européens afin d’identifier les conditions d’une décentralisation réussie. Elle montre que la proximité décisionnelle n’est efficace que lorsqu’elle s’accompagne de solides mécanismes de péréquation financière, de standards nationaux contraignants et d’une responsabilité clairement identifiée. Enfin, la note insiste sur deux leviers essentiels pour préparer le système de santé aux défis du XXIᵉ siècle : faire de la prévention une priorité budgétaire territorialisée et mieux articuler la formation des professionnels de santé avec les besoins des territoires. Cette proposition dessine ainsi une nouvelle gouvernance sanitaire fondée sur un principe simple : une stratégie nationale, une solidarité financière garantie par l’État et une responsabilité territoriale pleinement assumée pour rendre enfin effective l’égalité d’accès aux soins. David Smadja est professeur d’hématologie à l’AP-HP et à l’Université Paris Cité, responsable de la Commission Santé du Laboratoire de la République. Léa Behr est CEO de RespublicIA et membre de la commission Santé du Laboratoire de la République. Note Décentraliser pour mieux soignerTélécharger

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