GUERRE D’ALGERIE : COMMENT PANSER L’HISTOIRE PAR L’ECOLE ?

par Yannick Clavé le 26 janvier 2022 photo de livre
"La mémoire, ce passé conjugué au présent" écrivait François Chalais. Par sa complexité historique et l'importance des logiques mémorielles, la guerre d'Algérie illustre les défis auxquels l'école et la République font face, selon Yannick Clavé.
Comment enseigner la guerre d’Algérie aujourd’hui ? Le sujet est-il trop présent ou trop absent dans les programmes scolaires ? Yannick Clavé : Contrairement à une idée reçue, la guerre d’Algérie est présente depuis déjà plusieurs décennies dans les programmes du secondaire. Aujourd’hui, tous les élèves en ont entendu parler : elle est enseignée en 3e, en Terminale générale (dans le tronc commun et dans la spécialité géopolitique) et en Terminale technologique. L’enjeu de cet enseignement apparaît d’autant plus important que la guerre d’Algérie fait partie de ces questions socialement vives, qui portent en elles une intense charge émotionnelle pour beaucoup d’élèves.  La question n’est pas tant quantitative – trop ou pas assez – que, surtout, la manière dont elle est abordée. La guerre d’Algérie a eu trop tendance à être évoquée uniquement sous l’angle de l’histoire de France (les IVe et Ve Républiques) et de la décolonisation. C’est ce qui a empêché de l’appréhender dans une complexité plus globale, en particulier celle de la longue durée des relations entre la France et l’Algérie dès 1830 voire avant. D’ailleurs, l’expression même de « guerre d’Algérie » que nous continuons à utiliser par commodité montre que nous nous inscrivons dans un point de vue résolument français, alors que les historiens ont désormais plutôt tendance à parler de « guerre d’indépendance algérienne ». C’est aussi pour eux une manière de mieux souligner que l’enjeu de cette lutte armée était d’abord et avant tout politique. Cette expression ne figure certes pas encore dans les programmes, mais leurs rédacteurs ont fait des efforts ces dernières années pour mieux prendre en compte les acquis les plus récents de la recherche historique. Que signifie réconcilier les mémoires ? Yannick Clavé : Réconcilier les mémoires ne signifie pas entrer dans la logique mémorielle de tel ou tel groupe pour répondre à ses revendications, mais exige de regarder l’Histoire en face et de ne plus laisser aucun sujet sous le tapis. Pour les historiens, rien n’est tabou et tout peut faire l’objet d’un travail scientifique sérieux et le plus objectif possible.  Le rôle du politique est aussi important, car par ses gestes et ses paroles il peut contribuer à apporter un apaisement social, indispensable pour permettre aux historiens de travailler en toute sérénité. Le Président Chirac avait été le premier à prendre des décisions importantes, inaugurant par exemple un Mémorial en 2002 aux morts pour la France en Afrique du Nord puis en reconnaissant officiellement l’année suivante le rôle joué par les harkis. C’est aussi le sens à donner aux décisions prises récemment par le Président Macron, par exemple lorsqu’il a reconnu, en 2018, la responsabilité de l’État et celle de l’armée française dans l’assassinat de Maurice Audin ; ou lorsqu’il a honoré le 17 octobre 2021 la mémoire des victimes du 17 octobre 1961. Bien entendu, tout ne peut pas se régler en quelques années : il faudra sans doute encore beaucoup de temps. C’est cette « politique des petits pas » qu’appelle de ses vœux Benjamin Stora dans son rapport remis en 2020. D’autant plus que le travail mémoriel n’en est pas du tout au même stade des deux côtés de la Méditerranée : en Algérie, malgré des historiens courageux et talentueux, le pouvoir politique continue à entretenir une confusion entre l’histoire et la mémoire, voire à instrumentaliser une « rente mémorielle » qui n’a guère évolué depuis les années 1960.  Comment sortir du « symptôme de hantise » mémorielle (Paul Ricoeur) ? Yannick Clavé : La recherche historienne sur la guerre d’Algérie est aujourd’hui très dynamique. Le rapport Stora et d’autres publications montrent le chemin qu’il reste à parcourir, même si beaucoup a déjà été fait. Des initiatives intéressantes ont vu le jour, ainsi des collaborations entre historiens français et algériens, convaincus qu’il est possible d’en finir avec ce passé franco-algérien empoisonné pour construire, au contraire, une histoire partagée des deux côtés de la Méditerranée. D’autres initiatives ont permis de replacer la guerre d’Algérie dans la longue durée des relations franco-algériennes depuis le début du XIXe siècle, permettant ainsi, justement, de ne pas réduire ces relations à ce seul conflit armé.  Dans les classes, le rôle du professeur est essentiel. Non seulement il faut continuer à former les enseignants, mais il faut les inciter à aborder la guerre d’Algérie de manière incarnée, pour susciter l’intérêt des élèves et les faire réfléchir, d’autant plus lorsque ces derniers se revendiquent d’une mémoire particulière et peuvent se montrer virulents dans leurs propos. Le recours à la diversité des témoignages des anciens combattants (appelés, rappelés, engagés), des combattants ou descendants du FLN, des harkis et de leurs descendants, mais aussi des pieds-noirs, permet de confronter les élèves à la complexité de la réalité historique, loin des simplifications mémorielles et des instrumentalisations idéologiques. Tout ceci peut s’articuler avec un travail autour de la pédagogie de projet, permettant d’impliquer les élèves tout en maintenant un haut niveau d’exigences dans la transmission des connaissances et l’apprentissage de l’esprit critique. 

Gauche camembert et gauche quinoa : peuvent-elles encore se mettre autour de la table ?

par Jacques Julliard le 20 janvier 2022 photo de fromages
Le candidat PCF à l’élection présidentielle, Fabien Roussel, a déclaré, le 9 janvier dernier sur France 3, qu’il ambitionnait de défendre l’accès pour tous à des produits de qualité : « Un bon vin, une bonne viande, un bon fromage : pour moi, c'est la gastronomie française », propos qui ont déclenché une vive polémique au sein de la gauche. Le symbole d’une division historique, estime Jacques Julliard.
« La vie à base de quinoa et de tofu est fade. Ce n’est pas ma France », dit Fabien Roussel, le candidat du PCF aux élections présidentielles. « Le couscous est le plat préféré des Français », lui rétorque Sandrine Rousseau d’EELV. Une illustration de la théorie des « deux gauches » ? Jacques Julliard : Oui, c’est une illustration, certes un peu marginale, mais attendue, de l’idée, lancée il y a quelques années, par Manuel Valls et d’autres avant lui qui avaient fait le même constat. Parce qu’il y a toujours eu une gauche proche des valeurs traditionnelles de la République, c’est-à-dire patriotique et laïque. De ce point de vue, le rôle décisif, dans la constitution de la nation française, a été l’école. Cette même gauche est celle qui a compris également la valeur fondamentale de la sécurité ; c’est Gambetta qui, à partir de 1875, a convaincu ses amis que la gauche devait s’atteler à rétablir la sécurité dans les villes et dans les campagnes. Ce programme, bien rapidement esquissé, c’est celui d’une partie de la gauche, celle qui a été populaire. L’autre gauche, dont je dirais qu’elle est plutôt intellectuelle et qu’elle s’est développée moins dans les partis de gauche, que dans l’Université et dans la presse, donc chez des intellectuels plutôt que des élus, insiste sur l’idée de diversité. Et le clivage fondamental entre les deux gauches porte sur l’idée qu’elles se font de la nation : d’un côté, vous avez une insistance sur l’unicité de la République, de l’autre, sur la diversité des composantes du peuple. Cette gauche-ci a pris la place de la « gauche américaine ». Elle s’inspire de ce qui se pense dans la gauche américaine. C’est ce qui explique, d’après vous, la coupure de l’électorat de gauche ? Jacques Julliard : Mais non : l’électorat de gauche, il est presque tout entier du premier côté, du côté républicain. Enfin, voyons, la gauche, dans notre pays, a perdu la moitié de son électorat en quelques années et elle ne se demande pas pourquoi… Il y aurait pourtant urgence à chercher les raisons de cette hémorragie électorale !  Mais pour en revenir à cette querelle culinaire au sein de la gauche, il faudrait rappeler aux deux partis en présence qu’un bon casse-croûte n’exclut pas le couscous. Pourquoi vouloir les opposer ? Vous savez, je suis fils de vigneron, et de marchand de vin, du côté de ma mère. Alors, le vin joue un rôle important dans ma vie et cet élément a aussi joué un rôle dans l’éducation que j’ai voulu donner à mes enfants. Je leur ai transmis cette culture, afin de les prémunir contre l’alcoolisme. Et je pense qu’à travers le goût du vin, qu’ils ont conservé, ils ont manifesté une fidélité à leur pays. Pensez-vous qu’il y a, derrière, un clivage générationnel : la gauche âgée serait républicaine et les nouvelles générations peu ou prou gagnée par les thèmes woke (identités, minorités, frugalité…) ? Jacques Julliard : C’est bien possible, en effet. Parce que ce qui est décisif, c’est la nature de la formation reçue. Nous sommes les fils et les filles de l’école républicaine. Aussi, si beaucoup de jeunes se sont éloignés des idéaux de la gauche traditionnelle, c’est que l’école n’a pas fait son travail. L’échec le plus dramatique de la République, depuis trente ans, c’est celui de notre école.  Elle a cessé de leur enseigner que la France, si elle n’existe pas en dehors des Français bien sûr, doit être conçue comme une idée en surplomb des Français, et pas seulement comme une espèce de résultante d’un composite de tendances et de singularités. Et puis, je crois, moi, à l’existence de la culture française. Contrairement à Emmanuel Macron… Comment peut-on prétendre qu’il n’y a « pas de culture française » ? Pour moi, avoir dire cette ânerie a constitué un motif de rupture. 

Molière au Panthéon : ce que le débat dit de la République aujourd’hui

par Pascal Ory , Patrick Dandrey le 19 janvier 2022 photo du Panthéon, à Paris
Nous célébrions le 15 janvier dernier les 400 ans de la naissance de Molière. A cette occasion, un débat s’est ouvert sur l’entrée au Panthéon du plus illustre de nos dramaturges. Polémique stérile ou vrai débat sur notre conception de la République ?
Le Laboratoire de la République : Peut-on considérer que Molière était une sorte de républicain avant l'heure ? Et son Tartuffe annonce-t-il, à votre avis, notre laïcité ? Pascal Ory : Raisonner ainsi est assez anachronique. Le Tartuffe est audacieux pour son époque mais cette critique des hypocrites n’était pas incompatible avec, d’une part, une conception exigeante de la religion chrétienne, de l’autre, une protection royale, à un moment où Louis XIV pouvait se croire cible du « parti dévot ». Quant à la république, n’en parlons même pas : quand, un siècle plus tard, en mai 1789, s’ouvrent les États-Généraux, d’où sortira la Révolution française, aucun des élus -y compris Robespierre- n’est encore républicain. Non : le vœu de la panthéonisation de Molière est né d’un double constat : que les artistes sont très peu nombreux en ce lieu -Joséphine Baker est l’exception récente qui confirme la règle- et que la Comédie française est le plus vieil exemple au monde, et peut-être aujourd’hui le seul, d’une société de comédiens patronnée par l’État. L’Académie française a eu, au reste, plus d’audace que le gouvernement : elle a accueilli en son sein dès le XVIIIème siècle un buste de Molière, avec cette belle inscription, due à un confrère : « Rien ne manquait à sa gloire ; il manquait à la nôtre »… Patrick Dandrey : L’idée de République, pour Molière, renvoyait à la res publica romaine, rien moins que démocratique, et à la confédération batave, c’est-à-dire une oligarchie. Lui et ses contemporains ne peuvent penser en dehors du régime monarchique héréditaire. Mais le portrait du « prince » parfait qui anéantit Tartuffe au dernière acte de la comédie laisse deviner, en transparence de l’absolutisme bourbon, le « despote éclairé » des Philosophes des Lumières. Son « fin discernement » fonde sur les lumières de sa raison une justice lucide et implacable envers le masque d’une tyrannie dévote (Tartuffe) et une indulgence généreuse envers une fidélité au trône que l’amitié a temporairement égarée (Orgon). Si ce monarque idéal n’est pas encore voltairien, il est déjà cartésien.  Une démocratie balbutiante, en revanche, se révèle au sein de la famille d’Orgon partagée, comme un futur parlement républicain, entre le conservatisme obtus des dévots vrais et faux, réfractaires au débat, et les esprits raisonnables et raisonnant, qui revendiquent, comme Cléante, une liberté de conscience déjà laïque. « Parlons sans nous fâcher, Monsieur, je vous supplie », réclame Dorine à Orgon : parler, c’est raisonner. Et la raison est égalitaire : femme, célibataire et domestique, c’est-à-dire trois fois rien, Dorine se hausse à la hauteur de son riche et puissant maître, drapé dans son fanatisme aveugle, pour débattre en toute « laïcité » du gouvernement de sa famille. Faute de pouvoir être déjà publica, la ré-publique émerge au moins sur la scène de Molière comme res privata. Le Laboratoire de la République : Quels devraient être, d'après vous, les critères de sélection pour accueillir, au Panthéon les grandes figures de notre histoire ? Molière y a-t-il selon vous sa place ? Pascal Ory : Ce que je pense n’a aucune importance. J’essaye de décrypter la logique qui a présidé, dès le premier jour, à la panthéonisation des « grands hommes ». J’y vois trois voies d’entrée : patriotique, civique ou nationale. Patriotique quand ils se sont battus -parfois jusqu’à la mort- pour la liberté ou la libération de la France (le député Baudin ou Jean Moulin), civique quand la postérité leur reconnaît un rôle positif dans l’histoire des droits de l’homme (Condorcet ou Jaurès), nationale quand, ayant excellé dans leur domaine, ils ajoutent au prestige de la nation (Pierre et Marie Curie). Bien entendu l’idéal est atteint chez certains personnages qui réussiraient à combiner plusieurs de ces qualités, tel Victor Hugo, pour qui le Panthéon a été réouvert en 1885, ou André Malraux. Patrick Dandrey : La panthéonisation est la consécration nationale d’une excellence universelle. Or, écrivain national s’il en fut (le français n’est-il pas la « langue de Molière » ?), classique et par là offert à tous les âges, depuis celui des petites classes, poète identifiant d’une nation qui, plus que jamais, a besoin de faire communauté, Molière est tout autant universel : parce qu’il incarne le rire, ce « propre de l’homme » ; parce que, comme acteur, auteur, scénographe et chef de troupe, entrepreneur d’une start up qui connut la faillite et le succès, il incarne ce bien commun à l’humanité qu’est le théâtre ; parce qu’enfin il promeut une vision de l’homme saisi sous l’angle du ridicule, recours universel de ceux qui n’ont d’autre moyen pour contester les tyrannies d’État ou d’esprit, très majoritaires dans le monde d’aujourd’hui. Faire entrer l’auteur de Tartuffe au Panthéon, ce serait sanctuariser moralement le droit laïque et universel à la caricature blasphématoire.  Mais pour autant le théâtre, cet art qui ressuscite chaque fois qu’un acteur le réincarne, peut-il être enfoui dans l’ombre d’un tombeau ? Le rire peut-il trouver sa juste résonance sous les voûtes obscures d’une crypte ? Ne serait-ce pas donner la victoire définitive à la mort contre laquelle le poète comique chercha à se dérober, parade prodigieuse, sous le masque d’un malade imaginaire ? Peut-on même imaginer Molière mort ? On sait que les ossements enterrés sous son nom au Père Lachaise sont anonymes. N’est-ce pas le signe qu’il reste insaisissable, même pour les fossoyeurs ? Le Laboratoire de la République : Le débat qui a lieu en ce moment autour de "Molière au Panthéon" vous semble-t-il révélateur de conceptions différentes de l'identité culturelle de la France ? Si oui, lesquelles ? Patrick Dandrey : La question révèle bien des traits de notre imaginaire national : passion pour l’histoire et la littérature, pour le débat d’idées, pour la revendication égalitaire et la dérision moqueuse, dans le cadre et la mesure, pourtant, d’une conviction amère que l’injustice, la sottise et la méchanceté sont des fatalités ; ce qui rend la France volontiers misanthrope et périodiquement effervescente, comme le Misanthrope de Molière. Ces contradictions sont attisées par le projet de panthéoniser un poète d’Ancien Régime adulé par la République, un esprit frondeur qui prêche pourtant une sagesse mesurée, un féministe néanmoins pourfendeur des Femmes (trop) savantes, un libertin sans illusion sur le « grand seigneur méchant homme » qu’est Don Juan, mais pas plus sur son valet Sganarelle, tour à tour menteur et sincère, capon et hardi, stupide et malin, odieux et touchant, comme le peuple.  Ce débat révèle ainsi les contradictions de l’imaginaire national à travers celles d’une œuvre comique qui les a cristallisées en débusquant le ridicule inhérent à toutes les conduites, toutes les certitudes, tous les combats humains, même les plus nobles en apparence, perpétuellement menacés par ces deux égarements de l’imagination, sources de toutes nos erreurs, que Molière a si bien ciblés : la chimère qui prend des illusions pour réalité, la marotte qui s’engoue d’une idée fixe et y réduit la diversité des choses. Après tout, Molière au Panthéon, n’était-ce pas une chimère qui a tourné en marotte chez ses zélateurs ? Où qu’il soit, parions que Molière est le premier à en rire. Pascal Ory : Le fait qu’on débatte, voire qu’on se batte, autour de la panthéonisation de tel ou tel – Gisèle Halimi, Missak Manouchian, Molière, …- est un bon signe pour cette institution, pour ce symbole, pour ce pays. Le Panthéon est, au sens strict, un « monument », un lieu de mémoire. Le lieu de mémoire par excellence de la France. Il n’en est que plus problématique de constater qu’il est proportionnellement plus visité par les étrangers que par les Français. Une belle initiative a été prise par son administrateur, David Madec : y organiser des cérémonies d’entrée dans la nationalité française des nouveaux naturalisés. La distinction que j’ai faite au début permet d’éclairer le débat autour de Molière : si l’on choisit la troisième voie, sa panthéonisation se justifierait -mais les Curie ou Dumas, eux, appartiennent au monde moderne et ne sont pas en contradiction avec ses valeurs. Molière appartient au monde d’avant. Il n’y aurait qu’un biais solide pour l’admettre : se rappeler que la décision avait été prise, en 1793, de panthéoniser Descartes -et jamais mise en œuvre. Les faire entrer tous les deux serait surprenant mais aurait de la gueule… Pascal Ory est membre de l’Académie française Patrick Dandrey est professeur émérite de littérature française du XVIIe siècle à la faculté des Lettres de la Sorbonne

Hommage à Laurent Bouvet

par Isabelle Barbéris le 28 décembre 2021 photo de bougies
Il y a parfois des ouvrages qui partent d’un désir de dédicace, c’est le cas de mon prochain livre dédié à Laurent Bouvet. Ce furent les premiers mots que je tapais sur mon clavier, il y a deux ans : « A Laurent Bouvet. A tout honnête homme », alors même, je l’avoue, que je n’avais pas encore fermement arrêté le sujet précis que je souhaitais aborder…
Tribune publiée dans les pages « Idées » de Libération le lundi 27 décembre 2021 Lorsque j’ai rencontré Laurent Bouvet, je faisais le bilan d’une quinzaine d’années vécues dans un quartier bien dur de Seine Saint-Denis, et de ses déconvenues parfois très violentes. Quinze années où j’ai observé le clientélisme, la démission ou l’épuisement des pouvoirs publics, la clanisation, la paupérisation, ainsi qu’une forme d’inertie et de déshumanisation des rapports sociaux. C’était l’époque, juste après les attentats de novembre 2015, où Kamel Daoud se voyait intenter un procès intellectuel en racisme, où l’on voulait « élargir les trottoirs », où fleurissait la notion militante d’islamophobie. Sur mes deux terrains d’activité – l’université et la culture - j’observais la montée en puissance de discours creux et commodes, non seulement déconnectés de la réalité, en particulier pour l’ancienne enseignante en « zone de violence » que j’étais, mais contreproductifs sur le terrain de l’antiracisme et du progressisme, qui étaient pourtant brandis en toute circonstance. La lecture du Sens du peuple (2012) apportait des clés de compréhension et des pistes de refondation de la gauche sociale et démocrate. J’y vis un apport pour ma recherche (je travaillais alors sur théâtre et démocratie) mais aussi une planche de salut pour raffermir mes convictions politiques, que les errances idéologiques de la gauche « professionnelle » et des révolutionnaires de salon avaient considérablement rudoyées. Je pouvais enfin renouer avec une laïcité au cœur de mon histoire familiale, puisque ceux qui la conspuent méthodiquement semblent ignorer que la République laïque a permis l’intégration de plusieurs générations d’immigrés. Elle, et elle seule. Laurent était à la tête d’un mouvement intellectuel et militant qui voulait réarmer la gauche en lui offrant de se réapproprier son socle historique, laïque et universaliste. L’abandon de ces principes était à ses yeux – j’en suis pour ma part désormais convaincue – à l’origine de son effondrement et d’une escalade des extrêmes qui mettait en péril la vie démocratique dans son ensemble. Chez lui, cette thèse a toujours été explicitement rattachée à un combat contre l’extrême-droite, dont il a prophétisé la montée en puissance. Qui pourrait aujourd’hui lui donner tort ? En pointant sans fard l’ornière « sociétale » et culturaliste de la gauche postmoderne, il affirmait l’urgence d’en revenir à une conception d’abord politique de l’émancipation. C’est dire à quel point le procès qui lui est fait au sujet de l’ « insécurité culturelle » me semblait et me semble toujours hypocrite : partant du constat du repli identitaire, son projet intellectuel était de redonner corps au « peuple politique », afin de se prémunir de tout enfermement. En restant sourde à ses alertes, la gauche s’est elle-même inoculée un lent poison qui pourrait bien s’avérer mortel. Sa contribution à la gauche républicaine et sociale est majeure, et il l’a menée à bien avec détermination : cela lui valut des évictions, des tirs de barrage professionnels, des attaques personnelles souvent odieuses et obsessionnelles, méconnaissant totalement sa part humaniste, sa camaraderie, sa gentillesse, son ouverture d’esprit. C’est aussi tout ce qui opposait Laurent Bouvet à la figure du mandarin qui opte pour la rente idéologique et la facilité. Et c’est ce qui explique l’admiration et l’affection que les étudiants accordaient à leur professeur, pédagogue érudit et accessible. Il était l’incarnation de la « common decency » ; l’opposé des pulsions haineuses qui rongent la gauche, et de la tendance au mépris qui mine la droite. Combatif, il l’était, avec les débordements humains que cela implique, mais sans cette méchanceté qui pourrit aujourd’hui le débat démocratique. Il pensait à l’échelle de l’humain, sans le renvoyer à des assignations préconçues, sans nier les différences, sans jamais non plus les penser comme insurmontables. Il y avait, dans le rire à gorge déployée, dans la barbe et le regard perçant, dans la force d’entrainement, dans l’amour du peuple, dans l’insatiable curiosité et surtout dans la manière de ne jamais, jamais, jamais rien céder, quelque chose d’hugolien et de la force-qui-va. Une saleté de maladie ne lui aura pas permis de traverser un siècle. Il a toujours répondu présent dans les moments difficiles, et sans lui, sans ses amis, j’aurais peut-être dû renoncer à mes propres convictions. Je dois à Laurent Bouvet de m’avoir donné le courage de ne pas démissionner de mes principes. Il n’y a pas d’au-delà pour les laïques que nous sommes, mais tu as gagné ta place dans le ciel des idées, cher Laurent.

Promotion du voile par le Conseil de l’Europe : l’Occident ne sait plus défendre ses valeurs

par Razika Adnani le 29 novembre 2021 photo de femmes portant un voile
Razika Adnani est islamologue et philosophe. Dans cette tribune, elle revient sur le choc que la campagne pour la promotion du voile a provoqué. Elle explique les causes et l’origine de ce qu’elle appelle « la guerre du voile » et comment les islamistes détournent le sens de principes de liberté et d’égalité pour l’imposer.
Publié par Fild Media le 17 novembre 2021 Le choc que la campagne pour la promotion du voile a provoqué a été terrible parce qu’il s’agissait de l’Occident et parce que la campagne faisait la promotion de la pratique la plus opprimante pour les femmes et la plus discriminatoire à leur égard. L’Occident qui a été longtemps un exemple à suivre dans le domaine de la protection de la liberté et des droits des femmes a piétiné ses propres valeurs. Personne n’est dupe pour croire que le Conseil de l’Europe seul a eu l’idée de faire la promotion du voile. Si le choc est aussi grand, c’est parce qu’on a réalisé que les islamistes, qui ont mené farouchement « la guerre du voile » depuis un siècle environ, ont réussi à imposer cette pratique au sein d’institutions censées protéger les valeurs de l’Occident, dont l’égalité entre les femmes et les hommes. Le Conseil de l’Europe a trahi des millions de femmes dans le monde qui se battent contre le voile auquel le patriarcat les soumet ou veut les soumettre. La « guerre du voile » a commencé dans le monde musulman au début du XXe siècle, pour ne parler que de la période contemporaine. C’est l’époque où des intellectuels et des politiques modernistes, influencés par les valeurs occidentales qui étaient pour eux celles de toute l’humanité, ont entamé le grand projet de modernisation de leurs sociétés. Ils ont, cependant, très vite compris que sans l’émancipation des femmes aucune évolution sociale ou politique n’était possible. Ils ont alors sérieusement critiqué la claustration des femmes et le port du voile, intimement liés. La philosophe Doria Chafik (1908-1975) a remis en cause l’idée du voile comme prescription islamique. « Nous trouvons dans les œuvres artistiques de l'Égypte ancienne des indices nous permettant de déduire que le voile n'était pas inconnu dans l'antiquité », écrit-elle dans son livre La femme et le droit religieux de l'Égypte contemporaine. Les efforts de ces modernistes ont donné des résultats spectaculaires. Lors de la première moitié du XXe siècle, les femmes sortaient dans les rues d’Alger, de Tunis, du Caire, de Manama et même de Kaboul les jambes et la chevelure non dissimulées et cela ne posait pas de problème. Des dignitaires religieux ne voyaient pas d’inconvénients à ce que les femmes ne portent pas le voile, c’est-à-dire ne se couvrent pas la tête comme le prouvent les photos de l’époque. Parmi eux, il y a ceux qui ont occupé plusieurs fonctions religieuses y compris au sein de la mosquée d’al Azhar du Caire comme Ahmed Hassen al-Bakouri (1907-1985) ainsi que l’Algérien Cheikh Bachir Ibrahimi (1989-1956) qui a été président de l’association des Oulémas algériens. En 1928, les conservateurs, qui voulaient prendre le pouvoir pour contrer la modernisation des sociétés musulmanes, ont créé en Égypte la Confrérie des Frères musulmans pour mieux s’organiser. Leur objectif était de ré-islamiser les musulmans trop influencés, selon eux, par la culture occidentale qui les avaient éloignés du vrai islam. Un de leurs projets était de soumettre les femmes à nouveau au port du voile. Leur dévoilement était vu comme une menace pour leur domination sur les femmes et comme un danger pour la société musulmane qui devait impérativement se distinguer de la société occidentale. En revanche, les islamistes n’ont pas cherché à renvoyer les femmes à la maison. Ils avaient compris l’importance pour la réussite de leur mouvement de la présence de femmes voilées dans l’espace public. Une femme voilée qui va à l’université et travaille était un meilleur emblème pour leur mouvement que des dizaines qui restaient à la maison. Ils ont décidé d’utiliser le voile comme arme dans leur lutte contre les modernistes et ils ont même intégré les femmes dans leur confrérie en créant en 1932 la branche féminine appelée Sœurs musulmanes, dont le rôle était surtout d’inciter les autres femmes au port du voile. Zineb al-Ghazali en a été la première représentante.Dans leur lutte pour re-voiler les femmes, les Frères musulmans ont monopolisé les médias et les moyens de communication. Beaucoup de feuilletons montrant des femmes voilées pieuses ont été produits et diffusés partout dans le monde musulman. En 1990, presque toutes les femmes dans les sociétés musulmanes étaient voilées. Avec l’abolition du voile, les modernistes avaient propulsé les sociétés musulmanes dans le monde de la modernité. Les conservateurs ont voulu avec sa réinstauration les ramener vers le passé. Cette victoire des islamistes s’explique par les dollars des Wahhabites et l’acharnement des conservateurs. Mais il y a autre chose de plus important. Les modernistes qui ont lutté contre le voile et qui l’ont critiqué comme un obstacle à l’épanouissement sociale et économique des femmes et de la société n’ont pas osé, ou très timidement, questionner les textes et la religion ni le présenter comme une discrimination à l’égard de la femme de peur d’heurter la religion.Cela a donné aux islamistes des arguments pour défendre leur projet d’imposer le port du voile aux femmes. Ils ont incité les étudiantes et les femmes qui travaillaient à le porter pour qu’elles donnent un exemple que le voile ne constitue pas une entrave à l’émancipation de la femme et de la société et démonter l’argument des modernistes.Quant à l’argument de la religion, il leur avait suffi de réaffirmer que le voile était une pratique religieuse incontournable pour les femmes. Alors que la dissimilation de la chevelure de la femme n’apparaît dans aucun des trois versets recommandant pour la femme une manière de s’habiller. Quand bien même il apparaitrait, cela ne suffirait pas pour l’imposer aux femmes. Les musulmans ne mettent pas en pratique toutes les recommandations du Coran comme l’esclavage qu’ils ont déclaré caduc, alors qu’il est cité et codifié dans 25 versets coraniques. Il faut également souligner que les recommandations s’opposent entre elles. Cependant, parce que la question du voile n’a pas été remise en cause au sein de l’islam, les conservateurs ont pu facilement convaincre les femmes que c’était une règle coranique à laquelle elles devaient se soumettre. La guerre du voile se poursuit en Occident Mais la guerre du voile n’était pas pour autant terminée. Elle s’est poursuivie en Occident. Non seulement parce que des musulmans vivaient de plus en plus en Occident, mais aussi parce que l’objectif des islamistes n’était pas d’islamiser uniquement les sociétés musulmanes, mais aussi l’Occident où ils sont également partis au front avec le voile comme arme. Comme dans les pays musulmans, il est la meilleure preuve de la réussite de leur mouvement. Porté sur la tête d’une femme, il est toujours plus efficace que la prière et le jeûne qui ne se voient pas forcément sur les visages des personnes dans la rue. Malgré les tensions permanentes que le port du voile suscite et la riposte de ceux qui veillent à défendre les valeurs de l’époque actuelle, l’objectif de l’imposer partout en Occident et de le faire accepter par l’autre ne faiblit pas. En Occident, les adeptes du voile ne se sont pas contentés de le présenter comme une recommandation coranique, ils ont voulu qu’il soit la condition même de l’appartenance de la femme à l’islam. Tariq Ramadan en a fait un acte de foi. « Pour les femmes, la prescription porte également sur le port du voile… (et) il s’agit d’un acte de foi », écrit-il dans son ouvrage Le Génie de l’islam publié en France en 2016. Ce qui est un grand dérapage théologique, car le voile n’est ni un principe fondateur de l’islam, ni un principe de la pratique de l’islam. En islam, avoir la foi consiste à avoir la conviction que Dieu existe et qu’il est unique, que Mohamed est son prophète et que le Coran est sa parole sans aucune distinction entre les femmes et les hommes. Les principes de la pratique de l’islam sont la prière, l’aumône, le hadj (pèlerinage à La Mecque) et le jeûne. Une personne peut donc appartenir à l’islam et être pratiquante sans avoir à porter le voile. Le voile n’est pas non plus une pratique spécifique à l’islam ni un critère identitaire des musulmanes comme l’a affirmé la campagne du Conseil de l’Europe. Le couvrement de la tête pour les femmes était une tradition méditerranéenne remontant à une période bien antérieure à l’islam. Changer la représentation du voile En Occident, bien que le port du voile soit en hausse, celui-ci se heurte toutefois aux valeurs de la liberté et de l’égalité. Pour que l’autre l’accepte et afin de pouvoir l’introduire dans toutes les sphères de la société, ses adeptes ont décidé de changer son image, de le présenter comme un signe d’égalité et une preuve de liberté. Or, le concept de liberté n’est ni connu dans la pensée musulmane ni reconnu par les sociétés musulmanes et le voile comme les autres pratiques est présenté, compris et vécu comme une obligation juridique et un ordre divin que l’on ne discute pas. Cependant, ceux qui utilisent ce concept de liberté sont conscients de sa valeur dans les sociétés occidentales et cela sur le plan social, politique et moral, valeur qu’eux ne reconnaissent pas. Seulement, ils voient en lui le meilleur moyen pour défendre le port du voile et l’imposer. Le voile n’est pas non plus une preuve d’égalité. Ordonné à la femme et non à l’homme, il est lui-même une discrimination tant à l’égard des femmes par rapport aux hommes qu’à l’égard des femmes non-voilées par rapport à celles qui sont voilées. Les non-voilées sont considérées comme impudiques qui méritent d’être violentées et violées. Une discrimination qui remonte à l’antiquité et qu’on retrouve dans le verset 59 de la sourate 33, Les Coalisés : « Ô prophète dis à tes épouses à tes filles et aux femmes des croyants de ramener sur elles leurs djalabib ( pluriel de djilbab signifiant robe longue) ainsi elles seront vite reconnues et ne seront pas offensées ».Ainsi, si l’égalité consiste à accorder à tous les mêmes droits, les islamistes revendiquent une autre égalité qui accorde les mêmes droits à ceux qui pratiquent les discriminations qu’à ceux qui accordent à tous les mêmes droits. Une égalité qui veut la même visibilité et le même respect à une pratique qui discrimine les femmes qu’à une autre qui met les hommes et les femmes sur un pied d’égalité. Ce détournement des valeurs de la liberté et de l’égalité crée une confusion grave quant à leur sens et les menace sérieusement avec le consentement du Conseil de l’Europe. Ce qui aggrave la situation, c’est que le Conseil de l’Europe n’a pas fait seulement la promotion du voile des femmes, mais aussi de celui des petites filles dans une vidéo intitulée « United diversity » qui a ensuite été supprimée de leur site.Le voilement des petites filles est la preuve indéniable de l’absurdité de l’argument du voile comme liberté. On ne peut pas prétendre que les petites filles ont atteint la maturité intellectuelle et morale qui leur permette de choisir leurs actes, de décider elles-mêmes de se voiler. D’autant plus que ceux qui imposent le voile aux petites filles expliquent que leur objectif est d’habituer les femmes au port du voile dès leur jeune âge, afin d’éliminer chez elles toute velléité de liberté qui entraînerait le risque qu’elles se rebellent contre cette pratique. Décidément, l’Occident ne sait plus défendre ses valeurs. Les femmes notamment celles qui vivent dans les pays musulmans, doivent désormais compter sur elles-mêmes pour changer leur condition et arracher leurs droits d’être humain et leur droit d’avoir les mêmes droits que les hommes. Elles doivent impérativement s’armer de moyen théologiques, historiques, philosophiques et politiques qui leur permettent de se défendre contre le discours qui veut faire d’elles des êtres inférieurs au nom de la religion. Razika Adnanihttp://www.razika-adnani.com

Les femmes ne sont pas des sorcières

par Marie Ameller le 14 novembre 2021 photo de citrouille sculptée pour Halloween
Fête qu’on espérait en voie de disparition, Halloween nous a encore donné cette année l’occasion de croiser dans les rues des adultes, avec ou sans enfants, plus ou moins savamment grimés en personnages supposés terrifiants, monstres, vampires, sorcières.
Ce sont sans doute les mêmes qui organisent ou se rendent avec enthousiasme dans des soirées déguisés, espérant avec elles retrouver l’excitation qu’ils avaient petits, déguisés soir et matin en Zorro, Superman, Luke Skywalker, Princesse Raiponce, Maléfik, la Fée Clochette. En vérité, nous adorons tous nous glisser de temps à autre dans la peau de personnages exceptionnels, puissants (puissants à divers titres, par leur force, leur beauté, intelligence, habileté, monstruosité). Force est aussi de constater que nous adorons plus encore revêtir les panoplies ceux dotés de super-pouvoirs, doués de puissance surnaturelle, magique. Résurgence de l’enfance, nous nous sommes d’ailleurs tous presque persuadés un jour que nous étions capables, par la seule force de nos incantations, par un pouvoir magique insoupçonné des autres, d’inverser le cours d’un événement fatal, de convaincre un supérieur du bien-fondé d’une promotion, de faire marquer un but décisif à l’équipe de France. Tout cela est sympathique et très naturel. Ce qui l’est moins, c’est de se prendre vraiment en jeu. De finir par croire que nous sommes vraiment, naturellement, doués de super-pouvoirs. Ce phénomène singulier n’est pas le propre de personnes atteintes de pathologies mégalomaniaques. On le voit se développer avec insistance dans un nombre grandissant de discours pseudo féministes, qui brandissent avec fierté le personnage de la sorcière comme l’expression chimiquement pure de la nature profonde de la femme. Magique et rebelle, le personnage de la sorcière a tout pour plaire, et le succès du livre de Mona Chollet « Sorcières : la puissance invaincue des femmes » l’a parfaitement démontré. Sans remettre en cause ses qualités littéraires et l’importance du travail de recherche accompli, le livre satisfait un double désir narcissique, propre aux ouvrages de développement personnel : celui de se découvrir plus extraordinaire qu’on ne pense (« vous avez des pouvoirs que vous ne soupçonnez pas »), et celui de transformer nos frustrations et notre insatisfaction personnelle en motifs de fierté (« ciel je suis idiot, quelle chance ! »). Si la figure de la sorcière comme emblème féministe est loin d’être nouvelle, son invocation prend aujourd’hui un tour singulier et problématique qui, bien loin d’aboutir à l’empowerment recherché, aboutit à un contre-sens complet qui fait de l’assignation la marque même de l’émancipation. La sorcière est la figure « maximisée » de la vraie femme, la femme affranchie du joug de l’homme. La sorcière est une femme qui s’assume, c’est-à-dire une femme qui a su faire de ses qualités dites « naturelles » des armes contre le patriarcat qui tente de l’assujettir. Sensibilité et intelligence émotionnelle, attention à la nature et compréhension de celle-ci, propension innée à soigner les autres (ce fameux « care », si en vogue aujourd’hui) : autant de « caractéristiques féminines » qu’il convient de revendiquer haut et fort. Parce qu’ils les envient, les hommes ont sciemment dénigré depuis des millénaires ces super pouvoirs qu’ils n’ont pas, et érigé en valeurs supra la Raison, la Logique, l’Autorité, en un mot ce cartésianisme tellement occidental qui voulut se rendre « comme maître et possesseur de la nature ». Dès lors, puisque les femmes n’ont pas, par nature, les mêmes qualités que les hommes, et que du reste les hommes sont des êtres mauvais par essence (car tous jaloux de la femme donc potentiels chasseurs de sorcières), il devient contre-nature qu’une femme puisse prétendre à la même rationalité et au même sens logique qu’un homme. Puisqu’il est établi que la Science combat la Nature, et que cette même Science est un produit de l’homme, tout ce qui se rapporte à l’esprit ou au progrès scientifique devient de fait suspect. De fil en aiguille, une femme ingénieure, qui fait le choix des sciences et de la technique, devient traître à sa cause. Une femme qui prend la pilule est sous emprise masculine (et des Big Pharma, donc du grand Capital). Une femme qui dit prétendre, sans souhaiter l’instauration de quotas, à des postes habituellement pourvus par des hommes est une renégate. Et une femme qui ne se revendique d’aucune « sororité » est tout simplement une vendue qui a basculé du mauvais côté. D’un coup de balai, voilà mis sous le tapis 50 ans de revendications féministes. Nous ne disons pas qu’il serait bon de dénier à l’homme et à la femme toutes leurs différences, ou qu’on ne devrait pas davantage valoriser dans la société comme dans le monde du travail les qualités sensibles habituellement dévolues aux femmes. Mais il nous semble aberrant, sinon dangereux, de considérer qu’effectivement la rationalité serait « du côté » des hommes, ou plus exactement des mâles blancs hétérosexuels. Il nous semble aberrant, sinon dangereux, de dénier à la raison sa valeur et son universalisme. Et il nous semble par conséquent aberrant, sinon dangereux, de laisser entendre que les femmes doivent se satisfaire d’être des idiotes, de se limiter à leur « intelligence émotionnelle », leur « 6e sens », leur « intuition féminine », heureuses de ne « rien capter » à un article un peu pointu, ravies d’être mauvaises en mathématiques et en géographie, épanouies dans la lecture d’ouvrages ésotériques, genre qu’on voit d’ailleurs exploser dans les rayons de librairies. Nous assistons aujourd’hui à un renversement à 180° de la défense de la cause des femmes. Ce qui hier était vu comme complètement réactionnaire et misogyne devient le nec plus ultra du combat féministe. On explique aux femmes ce qu’elles doivent penser des hommes (des persécuteurs), ce qu’elles doivent penser d’elles-mêmes (des victimes), comme s’il n’était pas envisageable qu’elles puissent les penser et se penser autrement. On justifie leurs manques d’ambition professionnelle en y lisant la marque d’un engagement, le refus courageux de toute domination sur autrui. On finit même par s’esbaudir devant leur pain « home made » et immédiatement instagrammé en invoquant la proximité retrouvée avec la Mère Nature, Gaïa la Terre. La réhabilitation de la sorcellerie ne fera pas avancer l’égalité des sexes. Elle ne fera qu’essentialiser un peu plus la femme, c’est-à-dire qu’elle ne fera que la priver un peu plus de sa capacité à se définir comme elle l’entend, en être libre. Libre de se conformer à la norme ou de la refuser, libre de réussir par l’effort, la persévérance et le talent, libre de pulvériser les plafonds de verre, libre de diriger, libre de croire à la science et au progrès, libre enfin de n’être la sœur de personne mais l’égale de tous. Fort heureusement, les femmes ne sont pas des sorcières.

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