Les violences parlementaires, un fait nouveau ?

par Jean Vigreux le 28 mars 2023
Depuis les dernières élections législatives, nous constatons beaucoup d'incidents au sein de l’hémicycle. Le Laboratoire de la République a interrogé à ce sujet Jean Vigreux, professeur d'histoire contemporaine à l'université de Bourgogne. Il évoque pour nous la violence des débats dans l’histoire parlementaire.
Le Laboratoire de la République : La violence (verbale ou physique) qui s’exprime sur les bancs de l’Assemblée nationale est-elle plus importante aujourd’hui que par le passé ? Jean Vigreux : Il faut bien prendre en compte que la violence s’est exprimée à plusieurs moments de l’histoire de la République. Ainsi, on ne peut pas dire qu’elle est « plus importante aujourd’hui que par le passé ». Pour autant, il est aussi important de (re)considérer la place du palais de la représentation nationale dans les institutions, puisqu’elle évolue notablement ; sous la IIe République (1850), cette assemblée unique (l’Assemblée législative) joue un rôle capital qui lui est contesté par le Président de la République Louis-Napoléon Bonaparte et sa timidité croissante en termes de réformes est contestée par la gauche démocrate-socialiste (« démoc-soc », selon la terminologie de l’époque) ; sous la IIIe République (1900), à l’ère de la République parlementaire, l’hémicycle occupe le centre de la vie politique  française ;  ce  modèle,  toujours   d’actualité   avec   la   IVe République, est assez vite mis à mal par la logique de Guerre froide mettant à l’écart les communistes, pourtant majoritaires à l’Assemblée. Si la Ve République, dans un premier temps, réduit la place du Parlement, les évolutions ultérieures et les cohabitations rehaussent la fonction parlementaire. Dans cette perspective, le régime parlementaire qui est fondé sur l’échange, les débats, mais aussi les passions, s’expriment parfois avec violence en particulier lors des « fièvres hexagonales » selon la belle expression de l’historien Michel Winock. Des conceptions différentes de la société s’expriment, s’affrontent sur tout sujet clivant comme aujourd’hui celui des retraites qui cristallise les passions. L’outrance et la violence en politique sont d’autant plus saillantes qu’elles tranchent avec le processus de civilisation (bonnes mœurs, politesse, etc.) décrit par Norbert Elias. Le Laboratoire de la République : L’histoire parlementaire est émaillée d’incidents violents. Sont-ils toujours liés à un affaiblissement démocratique ? Jean Vigreux : Oui ces incidents violents sont nombreux, parfois oubliés, comme l’attentat commis par l’anarchiste Auguste Vaillant qui, le 9 décembre 1893, avait fait une soixantaine de blessés à l’Assemblée nationale. On a également refoulé les propos qui, le 6 juin 1936, ont accueilli Léon Blum venu présenter son gouvernement. Xavier Vallat, l’un des députés de l’opposition de droite-extrême, arborant dans l’hémicycle l’insigne des Croix-de-Feu, avait alors lâché : « Pour la première fois, ce vieux pays gallo-romain sera gouverné par un juif ». Puis pendant la guerre froide, le 3 mars 1950, le député communiste du Lot-et-Garonne, Gérard Duprat, demande la parole juste avant le vote d’un projet de loi sur les élections aux conseils d’administration des organismes de sécurité sociale et d’allocations familiales. Elle lui est refusée. Accompagné d’Arthur Musmeaux, député communiste du Nord, Duprat s’empare alors de la tribune. Une forte altercation s’ensuit et la séance est suspendue pendant dix minutes pour que le Bureau de l’Assemblée se réunisse. À la reprise de la séance sous la présidence d’Édouard Herriot, la censure avec exclusion temporaire du député communiste est votée « par assis et levé ». Devant le refus de ce dernier de quitter l’Assemblée, il est fait « appel au commandant militaire du Palais ». Après les trois sommations réglementaires, le commandant fait évacuer l’hémicycle par une compagnie de gardes républicains. Ce qui braque l’opinion publique… Plus proche de nous lorsque Simone Veil défendait la loi sur l’interruption volontaire de grossesse (IVG), elle a subi les assauts verbaux de plusieurs députés et le débat sur cette loi réveille des pulsions d’un autre âge : la ministre, qui a connu l’enfer d’Auschwitz et de Bergen-Belsen, voit comparer l’IVG aux centres de mise à mort nazis. Le député centriste Jean-Marie Daillet n’hésite pas à assimiler l’avortement à l’envoi des enfants au « four crématoire » ; Jacques Médecin, député-maire de Nice, s’adressant directement à la ministre, déclare : « cela ne s’appelle pas du désordre, madame la ministre. Cela ne s’appelle même plus de l’injustice. C’est de la barbarie, organisée et couverte par la loi, comme elle le fut, hélas ! il y a trente ans, par le nazisme en Allemagne».  Tous ces exemples soulignent la ferveur, la passion des débats et des incidents violents — on aurait pu également évoquer le « mariage pour tous » —, mais pour autant, ils ne traduisent pas « toujours » un affaiblissement démocratique. Le Laboratoire de la République : Y a-t-il historiquement un lien entre la violence qui s’exprime au Parlement et la violence dans la rue ? Si oui, lequel ? Jean Vigreux : Ce lien n’est pas toujours établi, loin s’en faut. Il est nécessaire d’analyser chacun de ces moments, de les replacer dans les contextes précis : pour illustrer mon propos, je reviens sur la crise de mai-juin 1968, alors que l’exécutif n’arrive pas à venir à bout de la crise étudiante et du refus ouvrier du constat de Grenelle, conduisant à un grossissement du mouvement. Cela provoque une crise politique dont le premier événement symbolique est le meeting organisé le 27 mai au stade Charléty à Paris. L’UNEF, le PSU, la CFDT et la plupart  des organisations trotskistes et anarchistes appellent à manifester contre le gouvernement en mettant en avant le thème de la solution révolutionnaire à la crise. Plus de trente mille manifestants se retrouvent dans le stade en présence des principaux leaders de la gauche non communiste, parmi lesquels Michel Rocard, Jacques Sauvageot et Alain Geismar. Le lendemain, Pierre Mendès France, sollicité, notamment par la CFDT, pour proposer une solution politique alternative, donne son accord. Au même moment, François Mitterrand annonce lors d’une conférence de presse qu’il « convient dès maintenant de constater la vacance du pouvoir et d’organiser la succession ». La gauche est alors divisée et affaiblie par les ambitions de quelques-uns de ses leaders au moment où le pouvoir prépare sa contre-attaque politique. Pour autant la réaction du pouvoir rend caduques les revendications et s’emploie à mobiliser la « majorité silencieuse ». De retour après un voyage à Baden-Baden auprès du général Massu, qui l’a assuré du soutien de l’armée, le général de Gaulle prend en effet la parole à la radio le 30 mai 1968. Jouant sur la corde anticommuniste au lendemain de l’appel du PCF pour un « gouvernement populaire » et des grandes manifestations organisées par  la  CGT  à Paris et en province, il renouvelle son soutien au Premier ministre et annonce la dissolution de l’Assemblée nationale. Une grande manifestation, organisée secrètement depuis plusieurs jours, descend les Champs-Élysées dans une symétrie symbolique, rive droite contre rive gauche, quartiers bourgeois contre quartiers populaires, l’artisan de la mobilisation étant Robert Poujade, ancien normalien, agrégé de lettres classiques, député de la Côte-d’Or et surtout membre du secrétariat national de l’UNR. Plus de trois cent mille personnes apportent leur appui au général. Le lendemain, des manifestations identiques ont lieu dans la plupart des villes de France. Au-delà de la peur qui s’est emparée de nombreux Français devant les événements et la paralysie du pays, ces manifestations soulignent la permanence de la fracture politique qui traverse la France. Elles sont le prélude à la remobilisation de la droite politique, qui entame sa campagne électorale sur le thème du « complot communiste » et de la défense de la République. Solution politique de la crise, les élections législatives ont lieu dans un climat de « guerre civile froide », selon l’une des grandes plumes du Monde, André Fontaine. Après la « grande peur de mai », elles constituent pour la droite l’occasion d’une revanche sur le mouvement social et étudiant et sur les élections législatives de 1967 qui avaient  mis à mal la majorité. La campagne électorale est brutale et la droite remet en avant les slogans du « péril rouge » et de la « subversion communiste ». La libération de Salan, Bidault et des derniers membres de l’OAS emprisonnés,  l’annonce d’une amnistie des activistes de la guerre d’Algérie permettent de souder un très large front anticommuniste du centre à l’extrême droite de Tixier-Vignancour. Le général de Gaulle sort grandi de ses élections et sa victoire est totale. Il peut se séparer de son Premier ministre… Cet exemple invalide entre autres le lien organique entre la violence parlementaire et la violence de rue. Toutefois, d’autres crises peuvent entrer dans un tel modèle, comme les manifestations pour l’école (privée ou publique) sous la IVe République ou en 1983…

Fahimeh Robiolle : « Un vent de laïcité qui vient d’Iran souffle sur l’Europe »

par Fahimeh Robiolle le 17 mars 2023 F. Robiolle
6 mois après le meurtre de Mahsa Amini et pour la journée internationale des droits de la femme, le Laboratoire de la République a reçu Fahimeh Robiolle, scientifique nucléaire et enseignante iranienne ayant fuit la révolution islamique. Elle enseigne en France (ENA, école de guerre, Essec, Sc Po, Paris III) et milite ardemment en faveur des femmes afghanes et iraniennes. Après un premier entretien sur la situation des femmes afghanes, nous l'interrogeons sur la situation des femmes iraniennes depuis le meurtre de Mahsa Amini.
6 mois après le meurtre de Mahsa Amini et pour la journée internationale des droits de la femme, le Laboratoire de la République a reçu Fahimeh Robiolle, scientifique nucléaire et enseignante iranienne ayant fuit la révolution islamique. Elle enseigne en France (ENA, école de guerre, Essec, Sc Po, Paris III) et milite ardemment en faveur des femmes afghanes et iraniennes. Après un premier entretien sur la situation des femmes afghanes, nous l'interrogeons sur la situation des femmes iraniennes depuis le meurtre de Mahsa Amini. Entretien réalisé le 2 mars 2023. https://www.youtube.com/watch?v=HKdoKXj0Reg Entretien avec Fahimeh Robiolle sur la situation des femmes iraniennes

Regards croisés sur le Service National Universel : « Sur le plan humain, une expérience unique »

par Arthur Gadenne le 16 mars 2023
Dans cette série consacrée au Service National Universel, Le Laboratoire de la République donne la parole à ceux qui font vivre ce programme dans toute la France depuis sa création en 2019. Aujourd'hui, Arthur Gadenne, bénévole au sein du Laboratoire, recruté comme tuteur durant le séjour de cohésion du SNU du Val-de-Marne, nous fait part de son expérience.
Le Laboratoire de la République : Pouvez-vous nous raconter votre expérience du SNU ? Arthur Gadenne : Entre deux emplois et sans réelle expérience d'encadrement de jeunes, j'ai eu la chance d'être recruté comme tuteur durant le séjour de cohésion du SNU du Val-de-Marne, du 19 février au 4 mars 2023. En tant que tuteur, notre rôle est d'encadrer et d'accompagner les jeunes volontaires durant leur SNU, de les encourageant à participer aux activités et de veiller à ce qu'ils se sentent à l'aise tout au long du séjour. Cela passe certes par un maintien de la discipline et des règles de vie, nécessaires à la vie en collectivité, mais également par une disponibilité permanente et une écoute bienveillante des jeunes. Bien que présent pour tous les jeunes, chaque tuteur a la responsabilité d'une maisonnée (mixte) d'une dizaine de jeunes. Quatre maisonnées forment une compagnie, coordonnée par un capitaine. Durant ce séjour, nous étions 16 encadrants : 10 tuteurs et 2 capitaines, une référente sport et cohésion, une infirmière et le chef de centre et son adjoint. Sur la centaine de jeunes inscrits, un peu moins de 80 ont finalement participé à ce séjour. Mon expérience SNU a commencé par une semaine de formation, durant laquelle j'ai rencontré l'équipe encadrante et où nous avons pu nous approprier le contenu des deux semaines à venir. Ensuite, nous sommes allés chercher les jeunes dans leur gare de départ (en Occitanie et à Versailles), et nous les avons accompagnés jusque Cachan (idem à l'issue du séjour : nous les avons raccompagnés jusqu'à leurs parents). Le séjour a donc réellement commencé le dimanche 19 février au soir, lorsque tous les jeunes furent arrivés. Les jeunes ont été installés à 2 ou 3 par chambre non-mixtes, ont récupéré leurs uniformes, rendus leurs téléphones et sont venus dîner au réfectoire, par maisonnée. Le rythme du séjour était intense : réveil des jeunes par les tuteurs à 6h30, petit déjeuner à 7h15, lever des couleurs et marseillaise à 8h puis activité du matin, déjeuner, activité de l'après-midi, et ensuite se succédaient les temps de démocratie interne, d'hygiène & de douche, de téléphone (moins d'une heure par jour, variable), entrecoupés par un dîner tous ensemble à 19h et la journée se terminait par le coucher à 22h, et l’extinction des feux à 22h30. A cela s'ajoutaient également des moments de préparation de la cérémonie de clôture (prévue le dernier jour), ainsi que des moments de détente dans les espaces communs (foyer, cour, …), sous la surveillance des tuteurs. Concernant les activités, elles étaient nombreuses et variées : séances de percussions (tambours, djembés, …), de cécifoot (football pour aveugles), de capoeira, journée sport et cohésion au parc de Choisy (curling d'intérieur, biathlon en gymnase, joelette, course d'orientation, spéléobox, …), de Taekwondo et de Hapkimudo, … Ainsi que des rencontres avec de nombreuses associations, venues leur parler d'économie circulaire, leur raconter l'Europe au quotidien dans Cachan, les faire devenir des élus de la Nation pour une journée (proposition et vote de loi, travail en commission, amendements, négociations et vote final). A ces activités se sont ajoutées la venue de la Police Nationale (prévention routière, sensibilisation au cyberharcèlement et intervention sur les drogues et les addictions) et de la Banque de France (Escape Game ludique autour de la finance, pour apprendre à mieux gérer son argent). Ils ont également réalisé leur Journée Défense et Citoyenneté (JDC) et passé leur diplôme de Prévention et Secours Civiques 1 (PSC1) Le Laboratoire de la République : Quels enseignements en avez-vous retiré ? Arthur Gadenne : Ce séjour fut riche en découvertes et en enseignements pour moi. D'une part, parce que j'ai eu la chance de participer à toutes les activités avec les jeunes : j'ai appris énormément auprès des intervenants, découvert des sports et des associations nouvelles. D'autre part, sur le plan humain, ce fut une expérience unique, et formidable. Je connaissais la vie en collectivité, mais je n'avais jamais encadré de mineurs, qui plus est de 15 à 17 ans. C'est un âge transitoire où l'on voit les futurs adultes qu'ils seront se dessiner, jusqu'à en oublier parfois qu'ils sont encore adolescents. Souvent, au cours du séjour, leur maturité et leur réflexion sur certains sujets m'ont surpris. Plus souvent encore, j'oubliais que j'avais affaire à des ados. En leur fournissant un cadre d'échange et des règles de vie, j'ai pu m'effacer partiellement et les laisser prendre le contrôle de leurs temps de démocratie interne, voir les désaccords naître entre eux et, au fil des échanges, des terrains d'entente se dessiner. L'impossibilité de se réfugier dans sa chambre, derrière son téléphone ou avec d'autres personnes qui pensent comme soi, les obligeait à parler, à s'écouter, à chercher à se comprendre, et aucun désaccord n'a dégénéré en conflit durant ces temps d'échange, bien au contraire : c'est rapidement devenu un jeu pour eux, de chercher à se convaincre mutuellement de leurs idées, et un prétexte au rire. Personnellement, j'ai également réalisé la grande exigence nécessaire pour accompagner des jeunes. Chez les encadrants, nous avions deux mots d'ordre : l'exemplarité et la neutralité. L'exemplarité d'abord : nous ne pouvons pas exiger des jeunes qu'ils respectent des règles que nous, adultes, ne respecterions pas. Nous étions donc astreints aux mêmes règles, aux mêmes horaires, à la même discipline, dormions dans des chambres identiques aux leurs et aux mêmes étages qu'eux. La neutralité ensuite : à un âge où ils ont mille questions, et sont encore malgré tout influençables, notre responsabilité de tuteur est de ne jamais partager nos opinions ou nos convictions, qu'elles soient philosophiques, politiques ou religieuses. Face aux nombreux sujets qu'ils abordaient d'eux-mêmes, j'ai réalisé combien il aurait été simple de juste leur donner mon avis, au risque de fermer le débat. Les laisser cheminer par eux-mêmes, leur poser des questions supplémentaires, les amener à considérer une réalité puis son contraire puis encore une autre, les faire atteindre des contradictions dans leur réflexion et les voir résoudre ces contradictions en formant leurs propres hypothèses et postulats : voilà qui était bien plus édifiant, et pour moi et pour eux. Et rien de tout cela ne nécessitait que je donne mon opinion personnelle. Un autre aspect du séjour m'a fortement séduit : les rencontres improbables de jeunes profondément différents, facilitée par la grande mixité sociale qui régnait au SNU. Les répartitions par chambre se sont faites aléatoirement, et mélangeait indistinctement les origines sociales, géographiques, économiques et culturelles. De ce brassage, certaines amitiés magnifiques se sont forgées, et plusieurs jeunes ont déjà prévu de se revoir, de passer leurs prochaines vacances ensemble. Alors que l'école de la République ne parvient plus à favoriser la mixité sociale dans notre pays, le SNU m'a prouvé non seulement que c'était encore possible, mais en plus qu'elle était bénéfique pour tous les jeunes. Je garderais un dernier souvenir gravé dans ma mémoire : durant le cours de Hapkimudo (art martial de self défense), j'ai vu deux jeunes filles, l'une après l'autre, réussir une prise de neutralisation sur deux jeunes garçons plus grands, plus lourds et plus musclés qu'elles. Après le mouvement, elles ont littéralement sauté de joie et l'une d'elles a éclaté d'un rire libérateur. A ce moment-là, j'ai eu la distincte impression qu'elles venaient de découvrir leur propre force, de comprendre qu'elles n'étaient pas vouées à perdre face aux garçons. Grâce au travail et à la technique apprise, elles ont pu surmonter leur handicap de taille et de force. Ce déclic est, à mes yeux, fondamental et j'espère que de nombreuses autres jeunes femmes auront la chance de le vivre un jour (pour celles qui en ont besoin évidemment). Le Laboratoire de la République : Recommanderiez-vous le SNU et si oui, pour qui et à quel moment ? Arthur Gadenne : Le SNU est une expérience que tous les jeunes commencent avec une certaine appréhension. La timidité des premiers jours laisse rapidement place à l'aisance et au plaisir de la découverte du séjour et, lors du dernier jour, près d'un tiers des jeunes pleuraient à chaudes larmes en disant au revoir à leurs amis. Si la plupart des jeunes sont venus de leur plein gré, certains n'avaient pas choisi d'être là. Pourtant, tous sont repartis le cœur lourd, et tous ont adoré leur expérience au SNU, pour des raisons parfois très différentes. Je recommande donc le SNU pour tous les jeunes, qu'importe leur maturité, leur niveau scolaire ou leurs engagements extra-scolaires. Qu'ils y aillent en courant ou à reculons, ils y apprendront beaucoup, et en ressortiront grandis !

Fahimeh Robiolle : « Pour les Talibans, la femme n’existe pas »

par Fahimeh Robiolle le 10 mars 2023 F. Robiolle
Pour la journée internationale des droits de la femme, le Laboratoire de la République a reçu Fahimeh Robiolle, scientifique nucléaire et enseignante iranienne ayant fuit la révolution islamique. Elle enseigne en France (ENA, école de guerre, Essec, Sc Po, Paris III) et milite ardemment en faveur des femmes afghanes et iraniennes. Nous l'interrogeons sur la situation des femmes afghanes depuis l'arrivée des Talibans. Elle évoquera la situation des femmes iraniennes dans un prochain entretien.
Pour la journée internationale des droits de la femme, le Laboratoire de la République a reçu Fahimeh Robiolle, scientifique nucléaire et enseignante iranienne ayant fuit la révolution islamique. Elle enseigne en France (ENA, école de guerre, Essec, Sc Po, Paris III) et milite ardemment en faveur des femmes afghanes et iraniennes. Nous l'interrogeons sur la situation des femmes afghanes depuis l'arrivée des Talibans. Elle évoquera la situation des femmes iraniennes dans un prochain entretien. Entretien réalisé le 2 mars 2023. https://www.youtube.com/watch?v=ypxqYsXtF2Q&t=1s Entretien avec Fahimeh Robiolle sur la situation des femmes afghanes

Il était une fois Antioche

par Tarik Yildiz le 6 mars 2023
Il y a un mois, le 6 février 2023, la Turquie était victime de deux séismes dévastateurs et meurtriers. Plus de 50 000 personnes auraient perdu la vie. Tarik Yildiz, sociologue, notamment auteur de « De la fatigue d’être soi au prêt à croire » (Editions du Puits de Roulle), né de parents d’origine turque, témoigne de l’ampleur des destructions à Antioche, le « berceau des civilisations ».
Les habitants aiment rappeler aux visiteurs qu’Antioche est « le berceau des civilisations ». On vante les vestiges de l’empire Romain, le seul village arménien de Turquie, la présence d’une des rares synagogues d’Anatolie, d’églises variées –comme la fameuse grotte Saint-Pierre-, de lieux de culte divers respectés par tous… Une « mosaïque de peuples » compose cette ville si particulière érigée en modèle de tolérance par tous ceux qui l’ont côtoyée. Ce petit havre de paix, cette parenthèse en plein Moyen-Orient où l’on se croit tantôt à Rome tantôt dans le vieux Paris des ruelles tortueuses, dans laquelle personne ne se mêle de la confession des autres, où il n’est pas rare de voir des groupes d’amies se promener en pleine nuit tellement les environs transpirent la tranquillité, a été terriblement touché –tout comme de nombreuses autres provinces de Turquie et de Syrie- par les tremblements de terre du mois de février. Une douceur de vivre qui laisse sa place au tragique Le bilan provisoire de près de 50 000 morts pourrait avoisiner les 100 000, dont une part non négligeable concerne Antioche. Les répliques continuent de secouer la ville désormais fantôme. Les habitants qui ne veulent ou ne peuvent quitter les lieux dorment dans des voitures, des tentes ou, pour les plus chanceux, dans des conteneurs de fortune. Des familles entières ont disparu sous les décombres. Des miraculés se retrouvent orphelins, seuls survivants de fratries souvent nombreuses. Les uns se demandent pourquoi ils ont survécu, les autres prient le ciel de leur donner le courage de continuer à vivre. On ne croise plus que des soldats en patrouille dans cette ville rebelle et profondément laïque. La mort est visible dans tous les recoins de la région : le contraste avec cette cité où la douceur de vivre s’exprimait partout, du climat jusqu’au caractère des habitants, est terrifiant. Plus de chants, plus de gastronomie si raffinée qui embaume l’air des rues, plus de joie de vivre… Seuls le paysage lointain et ses monts fertiles tiennent encore debout, semblant contempler le désastre avec gravité. Une solidarité française appréciée, qui pourrait être encore plus forte A la fin des années 1920, le capitaine Pierre May, évoquant la population locale, indiquait : « Tâche délicate que celle de vouloir lever le voile qu’il s’est imposé jusqu’à ce jour […]. Tâche délicate que de parler de ceux qui n’aiment pas que l’on parle d’eux ». Cette même pudeur se lit sur les visages dignes des rares passants endeuillés près de cent ans après l’écriture de ces lignes. Ceux qui quittent la ville ont parfois honte de dire qu’ils viennent d’une zone sinistrée, souhaitant éviter de lire la pitié dans les yeux de leurs interlocuteurs, pourtant bienveillants. La France, comme d’autres pays, a fait preuve de solidarité dès les premiers instants. Des équipes françaises ont aidé à sortir les cadavres de sous les décombres, permettant d’acter la douloureuse réalité pour les proches. Au-delà d’une aide supplémentaire globale permettant à certaines familles de Turquie de séjourner quelques semaines en France le temps de bâtir de nouveaux foyers (possibilité offerte par d’autres pays européens), la profondeur des liens entre la France et la région pourrait suggérer des actes encore plus forts pour aider à la restauration (monuments historiques, mosaïques romaines et autres constructions antiques…). « Passer quelques semaines en dehors de la ville pour surmonter le deuil, oui, mais nous ne pouvons vivre durablement qu’ici » répètent en cœur les victimes qui n’ont qu’une seule obsession : reconstruire la cité et son patrimoine. Dans une des rues du centre-ville, on peut encore lire cette citation du poète Nâzim Hikmet entre les fissures : « Vivre comme un arbre, seul et libre. Vivre en frères comme les arbres d'une forêt ». Espérons qu’Antioche -comme les autres régions touchées-, renaîtra de ses cendres pour exposer au monde son paysage humain, aussi divers et libre qu’unique. Tarik Yildiz, sociologue, notamment auteur de « De la fatigue d’être soi au prêt à croire » (Editions du Puits de Roulle).

Regards croisés sur le Service National Universel : « Rendre le SNU obligatoire apporterait enfin une vraie mixité sociale »

par Bruno Thomas le 16 février 2023
Dans cette série consacrée au Service National Universel, Le Laboratoire de la République donne la parole à ceux qui font vivre ce programme dans toute la France depuis sa création en 2019. Aujourd’hui, Bruno Thomas, directeur adjoint en charge de l’encadrement et de la pédagogie du centre SNU de la Creuse, nous partage son expérience d’encadrement dans un des tous premiers centre SNU de France, un témoignage inspirant d’engagement pour la jeunesse.
Le Laboratoire de la République : Le centre SNU de la Creuse est un des tout premiers centres créés en France en 2019. Comment l’expérience a-t-elle évolué depuis la première édition ? Bruno Thomas : Lors de la première édition en 2019, nous faisions partie des départements pilotes du SNU. Si le programme pédagogique et les objectifs étaient très clairs, l’organisation concrète et le déroulement du séjour sur le terrain ont été construits pas à pas. Notre équipe de base était composée d’un chef de centre, d’un adjoint aux finances et d’un adjoint encadrement pédagogique, moi-même. Sous le pilotage précieux des services de l’état (Education Nationale, Jeunesse et Sport, et représentants locaux du ministère de la défense) nous avons ensemble commencé par recruter une trentaine d’encadrants, et identifié des acteurs du territoire pour animer les nombreux modules de formation qui rythment le séjour de cohésion (éducation à la santé, activités sportives, valeurs de la République, lutte contre les fake news, …). Le séjour de cohésion dure deux semaines et alterne entre modules de formation et temps dédiés à d’autres activités. Durant le séjour, des règles de vie commune sont posées et partagées avec tous les jeunes volontaires, et tous les suivent avec beaucoup de rigueur. Plusieurs rituels quotidiens rythment le séjour et deux journées phares sont au programme : une journée défense et une journée protection et sécurité intérieure, avec des intervenants de la défense, de la Police Nationale, de la Gendarmerie et des brigades de sapeurs-pompiers volontaires. Les séjours de cohésion sont très intenses : durant deux semaines, les jeunes sont levés à 6h00, l’extinction des feux est à 22h30 et de chaque journée est très dense. C’est une expérience inédite pour la grande majorité des jeunes, qui n’ont jamais vécu de séjour collectif, qui ne connaissent pas d’autre vie en collectivité que l’école, voire qui ne sont jamais sortis de chez eux. Nous avons pris soin, depuis le début du SNU, de prendre en compte les retours des jeunes concernant les séjours de cohésion. Par exemple, la première session ne prévoyait pas de goûter, mais les jeunes se sont réunis et organisés pour venir nous demander, de manière argumentée et collective, de les instaurer, alors nous l’avons fait. Un autre groupe de jeunes a mis en avant le besoin de faire ses devoirs pendant le SNU : nous avons donc mis en place un temps optionnel d’aide au devoir. Pour le séjour de printemps de 2023, l’accompagnement scolaire sera intégré dans les plannings. Un dernier exemple concerne les téléphones portables : les jeunes n’y ont accès que 30 minutes par jour dans nos séjours de cohésion, après le dîner. Un seul groupe a exprimé le besoin de prolonger l’accès au téléphone et, après discussion avec eux, nous nous sommes adaptés. Les premières années nous ont permis d’adapter notre fonctionnement et nos plannings aux besoins et aux envies des jeunes, et aujourd’hui, nous avons un taux de satisfaction des jeunes de plus de 90% en fin de séjour. Quand nous composons nos équipes, j’apporte un grand soin à la diversité des profils qui encadreront les jeunes : nos encadrants sont des militaires réservistes ou retraités, des enseignants de l’Education Nationale, des animateurs, des professeurs de sport, des Elus, des sapeurs-pompiers volontaires… âgés de 19 à 68 ans, et cette grande diversité de profils et de parcours est une richesse pour les jeunes volontaires du SNU, qui échangent librement et en continu tout au long du séjour avec les encadrants. Souvent, quand on parle de SNU, les gens ont en tête le service militaire, c’est-à-dire des jeunes au service de la Nation. Le SNU, c’est l’inverse : c’est la Nation au service de sa jeunesse ! Les jeunes encadrants des premières éditions demandent aujourd’hui plus de responsabilités et souhaitent devenir tuteurs ou commandants de compagnie. Cette année, nous avons même reçu pour la première fois des candidatures de jeunes ayant fait leur SNU à 16 ans et, ayant gardé un excellent souvenir du SNU et énormément appris durant ce séjour de cohésion, souhaitant eux-mêmes devenir tuteurs et s’engager auprès des jeunes. Pour tous ces jeunes volontaires, le SNU a créé une belle dynamique, conforme à l’ambition du projet d’origine. Le Laboratoire de la République : Quels enseignements tirez-vous de votre expérience dans l’encadrement ? Bruno Thomas : Notre équipe d’encadrement est composée de personnes très différentes, dans leurs origines sociales, leurs parcours de vie et leurs motivations à participer au SNU. Ces différences ne facilitent pas toujours la collaboration au sein de l’équipe, cela crée des discussions importantes. Pourtant, nous parvenons toujours à trouver un compromis, parce que tous sont mobilisés pour offrir le meilleur séjour de cohésion aux jeunes. Les encadrants réussissent très bien à travailler ensemble, et leurs différences de point de vue viennent justement enrichir la qualité de l’accueil des jeunes. Personnellement, je trouve ça très encourageant de voir que toute la société civile se mobilise au service de la jeunesse. La plus grande difficulté, pour les encadrants, c’est le devoir d’exemplarité. Durant les deux semaines du séjour de cohésion, ils sont tenus de montrer l’exemple, d’être irréprochables. C’est loin d’être facile, mais ils réussissent à l’être au maximum, et c’est une expérience très enrichissante pour eux. D’ailleurs, les encadrants sont très heureux d’avoir la possibilité de s’inscrire dans ce processus de transmission avec les jeunes, dans les moments formels durant les modules obligatoires comme dans les moments plus informels, dans des temps dédiés. Durant tout le séjour, les encadrants peuvent partager leur expérience et répondre aux questions des jeunes, et ces échanges en direct sont très appréciés par tous. En effet, certains jeunes du SNU postulent aujourd’hui pour rejoindre les équipes d’encadrement, et chaque année nous fidélisons plus de 50% de l’équipe, qui renouvellent leur candidature pour continuer de participer au SNU. Certains jeunes gardent contact avec leurs encadrants à l’issue du séjour, surtout lorsqu’ils ont travaillé sur leur orientation professionnelle ensemble, et les jeunes d’une même maisonnée gardent le contact entre eux via les réseaux sociaux, longtemps après la fin du séjour de cohésion. A l’issue du séjour de cohésion, les jeunes poursuivent leur engagement en rejoignant une mission d’intérêt général (MIG). Lors de la première édition, en 2019, près de la moitié des jeunes choisissait des corps en uniforme, souvent parce qu’ils étaient eux-mêmes enfants de militaires, pompiers ou policiers. Progressivement, cela a évolué et aujourd’hui, plus de 80% des jeunes choisissent des missions culturelles ou des missions de solidarité, dans des associations de protection animale, de protection de l’environnement ou auprès du Secours Populaire ou du Secours Catholique par exemple. La plupart du temps, ils n’ont aucune idée de MIG lors de leur arrivée au SNU. Le travail des compagnies consiste justement à travailler avec les jeunes, sur les temps libres, afin de les accompagner dans leur réflexion. Un forum de l’engagement est organisé durant le séjour, avec de nombreuses personnes engagées présentes pour répondre aux questions des jeunes. A l’issue du séjour, tous les jeunes réalisent une MIG en rentrant chez eux. A titre personnel, ma fille a fait son SNU l’an dernier et elle a choisi de faire sa MIG au Secours Populaire tous les mercredis après-midi, alors que cela n’a rien à voir avec son orientation professionnelle. Elle souhaiterait devenir ingénieure météorologue. Sans le SNU, elle n’aurait peut-être jamais entendu parler du Secours Populaire, elle n’aurait jamais pensé par elle-même à s’engager dans une mission d’intérêt général. Le Laboratoire de la République : Qu’avez-vous envie de dire à un jeune qui aimerait participer au SNU ? Bruno Thomas : Je pense que le SNU ouvre des portes à tous les jeunes qui y participent. Je recommanderais donc à tous les jeunes de participer au séjours de cohésion du SNU. Le meilleur moment pour y participer, à mon avis, c’est la Seconde, autour de 16 ans. Après, il y a le baccalauréat. Aujourd’hui, la grande majorité des jeunes qui participent au SNU sont en Seconde. La notion de SNU obligatoire peut permettre d’atteindre l’objectif de mixité sociale Mais il faudrait pour cela qu’il expérimenté, réfléchi nationalement, peut être intégré aux programmes scolaires. Mais sa mise en œuvre ne peut se faire sans un maximum de pédagogie. Aujourd’hui, le SNU est un bon outil pour travailler la cohésion nationale, mais ce n’est pas le seul. Ce serait une erreur de penser que c’est le seul outil pour retravailler la cohésion nationale. Les séjours de vacances, les classes découvertes, les services civiques, les centres aérés… toutes ces expériences collectives sont autant de dispositifs qui contribuent à la cohésion nationale et mériteraient, tous, d’être renforcés. Une mise en place homogène sur tous les départements me semble très compliquée. Je pense qu’il vaut mieux tourner dans le sens où il est important d’avoir un cadre national mais avec des possibilités d’adaptation pour répondre au mieux aux attentes des jeunes volontaires. Pour le SNU, on a trouvé une osmose départementale efficace, construite par les services de l’Etat, Jeunesse et Sport, préfète, défense, santé… Il ne faut pas être trop rigide, au risque de faire perdre une partie de l’âme, de la spontanéité et la réactivité qui font partie du succès du dispositif. Propos recueillis le 19 janvier 2023.

Pour rester informé
inscrivez-vous à la newsletter

S'inscrire