La Paix des sexes est-elle encore possible ?

par Tristane Banon le 8 mars 2022
Auteure et journaliste, Tristane Banon nous montre dans son nouvel essai La paix des sexes (Éditions de l'Observatoire) le chemin parcouru depuis 50 ans pour l'égalité femmes-hommes. Défendant l'art de la nuance, elle s'oppose fermement à un militantisme qui voudrait enfermer et opposer les deux sexes. En cette journée internationale des droits des femmes, elle nous invite à nous saisir de cette grande cause en refusant toujours l'anathème.
Dans votre livre La Paix des sexes (Editions de l’Observatoire), vous exprimez des réserves quant aux conséquences des mouvements #MeToo et #BalanceTonPorc, en soulignant combien les dénonciations d’agressions sexuelles qui passent par les réseaux sociaux ont souvent pour conséquence de ruiner des réputations.  Beaucoup considèrent pourtant que la tribune médiatique est la seule manière de « faire réagir » la société et plus encore la justice, qui sinon ne se saisirait pas ou trop lentement de ces dossiers. Qu’en pensez-vous ? Tristane Banon : Mon cœur est acquis à #MeToo, qui met en avant une solidarité salvatrice qui me plaît et me parle. Il y avait un problème de respect quasi-inexistant envers les plaignantes dans les affaires de violences sexuelles, parce que l’incompréhension (« pourquoi ces femmes portaient-elles plainte si longtemps après ? »), parce que cette idée tenace que la sexualité relève de la vie privée (ce qui devient faux quand elle est délictuelle ou criminelle) et parce que les tabous, les hontes, les idées fixes et les convictions étaient trop bien ancrées. #MeToo a fait tomber tout ça et il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Les excès ne sont pas souhaitables, comme en toute chose, et la sacralisation de la parole victimaire que l’on peut observer désormais est une erreur selon moi, elle est dangereuse en ce qu’elle abîme méchamment la présomption d’innocence et met à mal notre égalité à tous devant la loi. J’en veux pour preuve qu’on ne parle plus de « plaignantes » mais de « victimes » dans des affaires dont on ne sait rien. Or, si on décide que la plaignante est victime, c’est que l’on décide avant que la loi ne passe, que l’accusé est coupable. Ça n’est pas acceptable. Néanmoins rejeter #MeToo en bloc est une erreur.  Les choses sont, de mon point de vue, beaucoup plus compliquées avec #BalanceTonPorc. D’abord il y a la sémantique qui ne me plait pas : l’idée de « balance » rappelle les pires heures de notre histoire collective, et faire de l’homme un porc me dérange, parfois pour l’homme, parfois pour le porc ! Ceci entendu, et au-delà de l’anecdotique lexical, ce qui me dérange est plus profond, c’est la mise de tous les actes sur le même plan. Sous ce même hashtag de #BalanceTonPorc, on trouve aussi bien des goujats, des agresseurs véritables, de simples mal-élevés, des lourdauds beauf’ et des violeurs. Or, tout ne se vaut pas et tout ne mérite pas la même punition. En droit, il existe quelque chose que l’on appelle « La proportionnalité de la peine », ça n’existe pas sous l’ère #BalanceTonPorc. La punition est la même pour tous : le bannissement, la mise au ban de la société. C’est insensé, et dangereux.  Selon vous, depuis la loi de 2006 qui aligne l’âge légal du mariage à 18 ans pour les femmes et les hommes et consacre ainsi l’égalité complète des femmes et des hommes dans le droit, le « système patriarcal » n’existerait plus en France. Ne peut-on pas considérer pour autant que notre société reste, elle, patriarcale, avec des inégalités et des discriminations nombreuses ?  Tristane Banon : Le système patriarcal en tant qu’organisation venue d’en haut n’existe plus. Dire que la France est dirigée par un gouvernement qui veut asseoir la domination de l’homme sur la femme est tout simplement faux. Ce qui ne veut absolument pas dire que n’existent pas des lieux où le sexisme demeure. Ils sont nombreux : les plafonds de verre, l’inégalité salariale, les violences faites aux femmes, etc. Mais là où le sexisme existe, là où il demeure, c’est que la loi est contournée. Aller faire un tour dans des pays, comme le Cameroun où je me trouve à l’occasion de la journée de défense des droits de la femme, où la loi consacre le système patriarcal, permet de saisir l’extraordinaire différence qu’il y a entre un patriarcat systémique et un pays dont le droit consacre l’égalité, quand bien même celle-ci est trop souvent bafouée ou contournée. Nous avons les armes de l’égalité avec nous, ce sont nos lois. Le combat est d’arriver à leur application à tous les niveaux de la société. Ce combat est un combat collectif, c’est le grand combat de notre ère, femmes et hommes réunis, et il commence par l’éducation.  Nous assistons aujourd’hui à des évolutions notables en matière d’égalité salariale, d’accessibilité des femmes à des postes à haute responsabilité, d’éducation à l’égalité filles-garçons. Concrètement, sur quoi devrions-nous encore progresser et quelles politiques pourrait-on conduire pour y remédier ? Devons-nous encore légiférer ? Tristane Banon : Je ne suis pas convaincue que l’abondance de lois soit la solution. Sur ces cinq dernières années, et sans aucun discours de militantisme politique qui n’est pas mon sujet, il faut reconnaître que les plus importants manquements de la loi ont été réparés. Dire que le gouvernement n’a pas tenu sa promesse en termes d’action en faveur de l’égalité et contre les violences faites aux femmes est, de mon point de vue, assez malhonnête. Il reste forcément des choses à améliorer, mais l’essentiel des avancées juridiques a été fait.  Désormais, c’est l’éducation qui me semble être le combat prioritaire.  L’égalité, ça s’apprend, et ce dès le plus jeune âge.  Apprendre à dire oui, à dire non, à décevoir, à désobéir, à assumer la responsabilité de son désir sans que cette chose-là soit systématiquement l’affaire des femmes qui sont communément tenues pour « responsables » du désir qu’elles peuvent susciter chez l’homme (alors que l’égalité c’est aussi décider que chacun est responsable de son propre désir)…. Toutes ces notions, qui sont « l’égalité », doivent être apprises dès le plus jeune âge et enseignées aux adultes qui ne les ont pas appréhendées dans l’enfance.  Et puis il y a l’application des lois qui passe par la répression.  Mieux contrôler, punir de façon efficace, ne rien lâcher. Et ce à tous les niveaux, y compris en matière d’égalité salariale.  Là encore, ces combats sont des combats qui doivent absolument être collectifs. Ça n’est pas une guerre des femmes contre les hommes, c’est un combat de l’humanité pour elle-même. L’égalité est l’affaire de tous, c’est ensemble que nous parviendrons à l’atteindre. Je dis souvent, et je crois très fort en cela, que l’égalité est un enjeu tel que s’aliéner la moitié de l’humanité pour y parvenir est une hérésie. Je suis farouchement convaincue que le féminisme, qui est un humanisme élémentaire, est tout autant une affaire de femmes, qu’une affaire d’hommes. Il ne faut jamais oublier qu’un homme n’est jamais seulement un homme : il est aussi le fils d’une mère, parfois le père d’une fille, le mari d’une épouse, le grand-père de petites-filles.  Cet homme-là, qui est beaucoup d’hommes, peut-être un allié extraordinaire.

Jean-Claude Mailly : « L’entreprise ne doit pas être un lieu de débat ou d’expression religieux, pas plus qu’elle ne doit être un lieu politique. »

par Jean-Claude Mailly le 23 février 2022
Secrétaire général du syndicat Force Ouvrière de 2004 à 2018, Jean-Claude Mailly soutient que les entreprises ont un rôle à jouer dans la défense des valeurs républicaines, rôle qui doit être étroitement contrôlé. Il analyse les risques d’augmentation de la conflictualité religieuse et politique en entreprise.
Selon une étude de l'IFOP pour Havas, publiée en février 2021, 80% des Français font confiance aux PME pour défendre les valeurs de la République, 46% aux grandes entreprises. Les entreprises ont-elles un rôle à jouer dans la défense des valeurs républicaines ? Jean-Claude Mailly : Comme tous les acteurs de la vie sociale et économique les entreprises ont un rôle à jouer dans la promotion des valeurs républicaines. Cela doit s’exprimer notamment dans la qualité du dialogue social en termes de liberté de négociation, d’égalité de droits et d’esprit collectif. Même si elles ne sont pas en charge de l’intérêt général elles peuvent aussi y contribuer avec une RSE active et approfondie en matière d’environnement, de gouvernance et de social, ce qui nécessite, au-delà des procédures déclaratives, la réalisation d’audits indépendants pour éviter le green ou social washing. Par ailleurs le fait que les Français font plus confiance aux PME est, entre autres facteurs, dû à la moindre internationalisation et à la proximité. Dans les périodes de crise et de doute la tendance est de faire plus facilement confiance à ce que l’on connait le mieux. Comme le disait Bernard Henri Lévy (dans les années 80) les périodes de crise revoient surgir les concepts de race, corps, terre et nation. Selon la même étude, les Français ne sont que 38% à accorder leur confiance aux syndicats pour défendre les valeurs de la République. Comment expliquez-vous ce mauvais résultat pour les forces syndicales ? Jean-Claude Mailly : Plusieurs raisons peuvent expliquer cette situation. En premier lieu, les syndicats ont tendance à être considérés comme des institutions, des institutions qui aujourd’hui sont critiquées comme les partis politiques ou les médias. En second lieu une partie de la population les considère comme étant trop politisés et pour certains d’entre eux pas assez indépendants. Ce qui est un faux problème dans la mesure où ce qui pèse surtout en la matière c’est que l’accent a plus été mis sur le conflit que sur la négociation (notamment historiquement avec la CGT) et que, y compris encore aujourd’hui, les médias parlent plus des manifestations que des accords signés. En troisième lieu la majorité des salariés qui adhèrent à un syndicat le font par rapport à l’image et aux résultats sur leur lieu de travail. Or depuis de nombreuses années, en France comme ailleurs, les résultats sont plus difficiles à obtenir. Enfin les pouvoirs publics peuvent aussi avoir une responsabilité quand ils ne sont pas adeptes et pratiquants du dialogue social ou qu’ils considèrent que la place des syndicats est prioritairement dans l’entreprise ou l’administration, ce qui n’est pas conforme aux valeurs républicaines. En effet la structure des relations sociales en France, pour assurer un minimum d’égalité, s’est organisée autour de trois niveaux de négociation (interprofessionnel, branche et entreprise) et de relations spécifiques loi/contrat. Quand l’entreprise comme niveau devient prioritaire les inégalités se creusent. Pour ne prendre qu’un exemple, celui de l’assurance chômage, en France vous bénéficiez des mêmes droits, quelle que soit la taille de votre entreprise et que vous soyez ou non syndiqué. En 2017, dans Quand la religion s'invite en entreprise, Denis Maillard alertait sur la multiplication de conflits religieux en entreprise. Depuis 2017, la situation a-t-elle évolué ? Comment faire appliquer le principe de laïcité en entreprise ? Jean-Claude Mailly : La situation a évolué compte tenu des problèmes rencontrés ici ou là. Mais tout n’est pas encore réglé, loin s’en faut, et l’idéologie woke peut faire des dégâts, tout comme ceux qui à l’extrême droite, rejettent l’autre ou ceux qui, à l’extrême gauche, voient dans le même autre le nouveau prolétariat. De mon point de vue la fermeté sur les principes de la laïcité, un des fondements de notre vie en commun, s’impose. L’entreprise ne doit pas être un lieu de débat ou d’expression religieux, pas plus qu’elle ne doit être un lieu politique. L’outil à privilégier est le règlement intérieur qui doit être très précis en la matière et prévoir les sanctions en cas de non-respect. On peut aussi s’inspirer de ce qu’ont mis en place certaines entreprises comme Paprec avec leur charte de la laïcité. Il faut d’ailleurs arrêter de penser que dans l’entreprise nous sommes des citoyens, nous y travaillons pour produire des biens et des services. Nous sommes citoyens en dehors de l’entreprise. Dans les deux cas nous avons des droits et des devoirs mais la confusion génère des dérapages. Il en est de même quand faute de social on fait du sociétal. Notre république laïque est aussi sociale.

« L’université doit rester un lieu de débat ».

par Christian Lequesne le 21 février 2022
Dans une tribune parue dans le journal Ouest France le 18 février dernier, Christian Lequesne, membre de la commission géopolitique du Laboratoire, rappelle l'urgence de l'analyse et du débat contradictoire à l'université, dans une époque très normative.
On se demande parfois si l’université n’est pas en train de perdre l’une de ses principales vertus : la liberté de dire et de débattre. Une sorte de police de la pensée s’est emparée des amphis, au point que les professeurs sont tentés de censurer leur expression. Ce qui doit pourtant caractériser l’université est de pouvoir tout y dire, à condition de débattre et de respecter la pensée de l’autre. L’université doit aussi être le lieu où l’on apprend à exercer sa raison et non à déchaîner ses émotions. Le retour en masse de l’émotion à l’université provient du fait que certains ont renoncé à penser l’autre en utilisant les outils de l’universalisme. On classe désormais son interlocuteur dans une boîte en s’appuyant essentiellement sur son identité : le genre, la couleur de peau, ou encore l’orientation sexuelle. D’origine américaine, le « wokisme » qui atteint nos campus veut que certaines identités entrent en combat contre d’autres identités au prétexte que les secondes seraient dominantes. On marche sur la tête. Il est évident que chacun de nous possède des identités et tant mieux. Il appartient à chacun de nous d’accepter que l’autre a des identités différentes sans jamais en faire une catégorie de jugement. En aucun cas, la différence identitaire doit nous faire renoncer au principe universel que face à nous, nous avons d’abord des individus qu’il convient de respecter. Une vérité exclusive ? La regrettable affaire de Sciences Po Grenoble est emblématique de ce climat délétère. D’un côté, une poignée d’étudiants et de professeurs obsédés par une lecture « décoloniale » de la société et soutenus par l’extrême gauche ; de l’autre, deux professeurs qui se complaisent en victimes de « l’islamo-gauchisme » en faisant les choux gras de l’extrême droite. Au milieu de cela, une directrice décontenancée parce que raisonnable, qui se fait malmener par les deux côtés mais, surtout, une grande majorité de professeurs et d’étudiants qui ne se retrouvent pas dans ce combat stérile visant leur établissement. Ces derniers sont évidemmenttotalement passés sous silence par une certaine presse qui aime à faire croire que l’université serait devenue le lieu où s’opposent uniquement les « décoloniaux » aux « fachos ». Rien n’est plus faux. L’université reste pour une large part une institution dans laquelle les professeurs et les étudiants veulent débattre respectueusement, quelle que soit l’identité de celui ou de celle qui s’exprime. Il est important que les professeurs et les étudiants résistent à ceux qui veulent censurer le débat avec des idéologies qu’il faut bien qualifier de totalitaires. Totalitaires, parce qu’elles sont convaincues de détenir une vérité exclusive. Plus que jamais, il faut que l’université insiste sur l’importance de l’analyse et du débat contradictoire. Notre époque est devenue très normative au sens où l’on préfère asséner plutôt qu’échanger. Les réseaux sociaux aggravent cette situation, car ils invitent à être percutants en quelques signes et empêchent ainsi toute nuance. Il n’y a pas de sujet ni de propos tabous à l’université, comme il ne saurait y avoir de groupes qui se transforment en censeurs et en accusateurs publics. Dans l’histoire, chaque fois que l’on a voulu transformer l’université en lieu de vérité imposée, lacatastrophe politique s’en est suivie assez rapidement. Cliquez sur le lien hypertexte pour voir la tribune parue dans Ouest France.

Affaire Whoopi Goldberg : le nouvel antiracisme perd la raison

par Iannis Roder le 12 février 2022 photo de manifestation
Lundi 31 janvier, Whoopi Goldberg s'est faite remarquer en expliquant, lors de son talk-show sur ABC, que l'Holocauste n'était pas "une question de race". C'est le symbole, analyse Iannis Roder, professeur agrégé d’histoire et spécialiste de ces questions, d'un nouvel antiracisme devenu raciste et violent, sur fond de concurrence victimaire."
Que vous inspire la sortie de Whoopi Goldberg sur ABC, selon laquelle « l’Holocauste n’avait rien de racial », puisque « les nazis étaient des Blancs et que la plupart de ceux qu’ils attaquaient étaient aussi des Blancs » ? Iannis Roder : C’est intéressant de penser que les « races » seraient les noirs et les blancs. C’est en réalité entériner leur existence, alors que la notion de race est une construction, et c’est ce qu’il faut bien comprendre : peu importe la couleur de celui que l’assassin veut détruire, ce qui compte c’est la représentation qu’il se fait de l’autre. Est-ce que Whoopi Goldberg dirait aussi que le génocide des Tutsi au Rwanda n’était pas un crime raciste alors même que les Hutu ont cherché à exterminer les Tutsi au nom d’une idéologie raciale ? Ce même phénomène de construction raciale se retrouve en bien d’autres endroits de notre Histoire. S’agissant de l’antisémitisme, celui-ci s’inscrit dans une longue tradition de haine des juifs qui prenait, avant le XIXe siècle, la forme de l’antijudaïsme chrétien, mais celui-ci n’assimilait pas les juifs à une race. Cette idée que les juifs appartiendraient à une race, la race sémite, est une pure construction puisque ce sont les langues qui sont sémites. Peu à peu s’est opéré un glissement de la langue sémite au peuple sémite. C’est à ce moment-là qu’on a forgé la notion de « race juive », et que le vieux rejet des juifs s’est assimilé à une vision raciale. Le crime de la Shoah est donc évidemment, n’en déplaise à Whoopi Goldberg, un crime racial. Le nouvel antiracisme, inspiré de la Critical Race Theory, qui dénonce le « racisme structurel » de sociétés construites par des Blancs à leur propre profit (le « privilège blanc ») vous semble-t-il marquer ou non une rupture avec l’antiracisme de Martin Luther King ? En quoi ? Iannis Roder : Le nouvel antiracisme assume de mettre fin à l’universalité de l’humanité. Le présupposé de base est que chacun d’entre nous agirait à son insu selon son propre intérêt racial, pigmentaire même. Le discours universaliste serait ainsi un leurre, une tartufferie, et ceux qui le défendent seraient dans le déni, du fait même de leur appartenance raciale. Le nouvel antiracisme est un déterminisme et a réponse à tout - ce qui est le propre d’une idéologie - : nous serions déterminés par notre couleur de peau, et cette assignation nous priverait de facto d’éprouver de l’empathie, de comprendre, d’agir en faveur de l’autre. L’antiracisme du XXe siècle revendiquait les mêmes droits et les mêmes devoirs pour tous. Aujourd’hui, le nouvel antiracisme cherche à montrer qu’en dépit de ces mêmes droits et de ces mêmes devoirs, les blancs tireront toujours la couverture sur eux, et même sans en avoir toujours conscience. Dès lors, ce sur quoi nous devons nous interroger, c’est le modèle de société qui est revendiqué par ce nouvel antiracisme. Si le racisme des blancs est intériorisé voire inconscient, que faut-il faire, sinon de la rééducation ? Les régimes totalitaires et meurtriers ont montré ce que voulait dire rééducation. Dans le fond, je pense que le nouvel antiracisme est un appel à une société de la revanche, de la vengeance, et donc de la violence, soit l’exact opposé de ce que voulait Martin Luther King, qui défendait une vision pacifiste, égalitaire, et donc universaliste Comment éviter la concurrence victimaire pour le titre de « peuple plus persécuté de l’histoire moderne » ? Iannis Roder : Pour éviter la concurrence victimaire, il faut avant toute chose faire de l’histoire politique, c’est-à-dire qu’il ne faut pas faire l’histoire des persécutions et des crimes de masse en les abordant sous l’angle de l’émotion et des jugements moraux qu’on porterait aujourd’hui sur le passé. La concurrence victimaire est une approche morale de la question des souffrances humaines. Or toutes les souffrances se valent, on ne peut faire une hiérarchie des souffrances. Faire de l’histoire politique, c’est comprendre les processus, les motivations et les dynamiques à l’œuvre, s’interroger sur le contexte historique qui a engendré ces horreurs et sur les objectifs poursuivis par les persécuteurs. C’est à ce titre et à ce titre seulement qu’on comprend que chaque événement dramatique, chaque crime de masse a son intelligence propre, parce qu’il s’inscrit toujours dans une période historique donnée. Cette approche politique, par les faits, n’a pas pour objet de hiérarchiser les crimes (c’est en revanche l’objet même de la justice), mais d’en comprendre plutôt la spécificité et parfois, la nature sans précédent.

EHPAD : ô rage, ô désespoir, ô vieillesse ennemie ?

par Dr Olivier de Ladoucette le 2 février 2022 photo de personne âgée devant une fenêtre
"La parole soulève plus de terre que le fossoyeur ne le peut" avait écrit René Char. Dernier exemple en date : la publication, le 26 janvier dernier, d'une enquête fouillée (Les Fossoyeurs, de Victor Castanet, publié chez Fayard), sur le quatrième âge et sur le traitement des personnes âgées dépendantes. Etat des lieux avec le Dr Olivier de Ladoucette.
Le Dr Olivier de Ladoucette est psychiatre, gériatre et Président de la Fondation Recherche Alzheimer et co-fondateur de SOS EHPAD. La situation des EHPAD, décrite dans cette enquête ainsi que dans « anéantir » le dernier ouvrage de M. Houellebecq, est-elle, comme le suggère l’auteur, le signe d’un affaiblissement du lien intergénérationnel? Dr Olivier de Ladoucette : Oui sans doute. Ce qui est derrière tout ça, est une forme d’âgisme, c’est-à-dire une intolérance vis-à-vis du sujet âgé (le racisme anti-vieux) qui traverse nos sociétés contemporaines et qui a pour origine un certain nombre de facteurs culturels et sociologiques. Le premier est le refus de la mort. Les personnes âgées, étant le plus proche de la mort, nous renvoient à notre propre finitude. Le deuxième point concerne la différence. Le sujet âgé est différent par son comportement, son physique et sa compréhension des choses. Souvent victime de la fracture numérique, il a du mal à s’adapter au monde actuel et les plus jeunes ont du mal à le comprendre. Cela participe également de cette exclusion. Enfin les contraintes de logement, les difficultés financières rendent plus difficiles le contact étroit avec un parent vieillissant A un niveau individuel les liens intergénérationnels peuvent exister, certaines personnes âgées ont d’excellents rapports avec leurs proches, y compris les plus jeunes. Cela va dépendre beaucoup d’eux et de la manière dont ils ont interagi avec leur entourage dans le passé. Les rapports ne se font plus sur le mode du devoir mais de la réciprocité : « je te rends ce que tu m’as donné ». Est-ce, selon vous, la seule explication aux dérives constatées dans certains EHPAD ? Dr Olivier de Ladoucette : Les EHPAD sont une mauvaise solution posée à un vrai problème. Le vrai problème c’est la dépendance des personnes âgées. Cette dépendance augmente avec le vieillissement de la population. Même si on vit de plus en plus longtemps en bonne santé, nous allons tous à un moment décliner et mourir. Cette période de déclin, qui dure plus ou moins longtemps, a besoin d’être gérée. Aujourd’hui en France et dans de nombreux pays développés, la solution retenue passe par la construction d’établissements d’accueil pour personnes dépendantes. Par définition ces structures sont maltraitantes, puisqu’on y accueille à 50% des personnes qui présentent des troubles cognitifs plus ou moins graves, donc peu conscientes des raisons pour lesquelles on les conduit dans ces établissements. Quand elles sont lucides, peu sont consentantes. Elles y vont contraintes et forcées, pour raisons de santé. On ne va plus, comme autrefois, en maison de retraite pour des raisons sociales, on va en EHPAD pour des motifs médicaux. Les EHPAD sont des lieux d’enfermement thérapeutiques où l’on vient pour mourir. Quand on a réalisé cela, on comprend aussi que pour les équipes, éviter de rendre ces endroits trop mortifères, est un challenge extrêmement compliqué. La grande majorité des établissements font ce qu’ils peuvent. Ce livre dénonce certainement des dérives mais il ne faut pas en faire une généralité. L’EHPAD bashing c’est très facile, mais en réalité des progrès importants ont été faits si on compare avec la situation il y a 20 - 30 ans. Certes il reste encore des progrès à faire. Il faudrait réinventer le concept même de l’EHPAD. A votre avis, le modèle actuel est-il tenable ? Quelles mesures devraient être mises en place pour améliorer la prise en charge des personnes âgées dépendantes ? Dr Olivier de Ladoucette : En France la politique du vieillissement a toujours été à la traîne. C’est une « patate chaude » que les différents gouvernements se refilent sans savoir comment vraiment résoudre le problème. Dans le gouvernement actuel il n’y a même pas de secrétariat d’Etat aux personnes âgées, et, dans le passé, on a rarement nommé des secrétaires d’Etat qui connaissaient vraiment le sujet. On n’a donc pas de politique du vieillissement et on n’a pas non plus de financement pour cette filière. Dans les pays d’Europe du Nord comme la Suède et le Danemark, plutôt que de grands établissements, ils ont mis en place des logements d’accueil sous forme d’appartements disséminés sur tout le territoire. Ils ont en moyenne 10 soignants pour 10 patients, soit un ratio de 1. En France le ratio est de 0,6. Le personnel est sous-payé, peu valorisé et chroniquement en sous effectifs. Les EHPAD privés représentent 30% des EHPAD en France. Les situations conduisant à la maltraitance dans les autres établissements (publics et associatifs), qui manquent de moyens, y sont hélas aussi certainement présentes. Il faut absolument revaloriser la filière gériatrique, la refinancer, lui donner un peu d’éclat pour attirer du personnel. Il faut aussi restructurer la prise en charge des personnes âgées et essayer de trouver des solutions pour les maintenir à domicile dans de bonnes conditions le plus longtemps possible. Et enfin il faut trouver de nouveaux modes d’accueil du sujet âgé très dépendant.

UKRAINE : COMMENT L’UNION EUROPÉENNE POURRAIT S’IMPOSER COMME PUISSANCE ?

par Galia Ackerman , Marie-Hélène Bérard le 26 janvier 2022 photo de soldats au front
"L'Europe, quel numéro de téléphone ?" avait questionné Henri Kissinger en 1970. Un demi-siècle après, l'Europe se trouve de nouveau exclue des négociations internationales dans le dossier ukrainien. Regards croisés sur la situation avec Marie-Hélène Bérard et Galia Ackerman.
Le Laboratoire de la République : Quel est votre regard sur la place de l’Union Européenne (UE) aujourd’hui ?  Galia Ackerman : L’UE doit être beaucoup plus affirmative vis-à-vis de la Russie. Le pouvoir russe a tendance à considérer que l’Ukraine est un terrain de conflit entre les États Unis et la Russie, non pas entre la Russie et l’Ukraine, ni entre l’UE et la Russie. Aux yeux des Russes, l’UE n’a pas de place dans cette équation. La Russie propose deux traités : l’un est destiné aux États Unis, l’autre est destiné à l’OTAN. Bien sûr, l’UE fait partie de l’OTAN mais aux yeux du régime russe, les États Unis représentent la partie dominante de l’OTAN. Vladimir Poutine aimerait revenir au temps de la guerre froide lorsqu’il y avait deux blocs : l’Union Soviétique contre les États-Unis. Comme cela est un fantasme et non pas la réalité, l’UE, et notamment le président Macron puisqu’il la préside aujourd’hui, doivent être beaucoup plus affirmatifs et ne pas permettre que des négociations sur la sécurité européenne, et sur le conflit potentiel en Ukraine, se déroulent sans la participation de l’UE. Il ne faut pas oublier que l’Ukraine se trouve géographiquement au milieu de l’Europe, et non pas au milieu des États Unis.  Marie-Hélène Bérard : La place de l’Union Européenne  n’est pas facile. Nous n’avons pas parmi les 27 une position unitaire. Et la Russie a clairement fait savoir son intention  de discuter en bilatéral avec les seuls États-Unis. Sur ce point, à mon avis, les Russes ont tort. Même s’ils ont raison de penser que la participation  de l’Union européenne  à  ce type de négociations alourdira et prolongera le processus. Et même s’ils sont nombreux à se souvenir que l’entrée de l’Ukraine dans l’Union européenne, finalement refusée  par ce pays, avait été discutée complètement en dehors d’eux. Le Laboratoire de la République : Comment analysez-vous la démarche de Vladimir Poutine dans cette séquence ? Quelles sont ses intentions selon vous ?  Marie-Hélène Bérard : Les Russes, et pas seulement leur gouvernement, ont le sentiment d’avoir été floués. Le pacte de Varsovie a disparu, mais l’OTAN demeure. L’idée que l’Ukraine puisse rejoindre l’OTAN est la plus grande claque que l’Occident pourrait  donner à la Russie. Pour les Russes, l’Ukraine est partie intégrante de leur histoire, de leur géographie, de leur culture. Les Russes sont très nombreux dans le Donbass , et leur nombre s’accroît  chaque jour avec des  passeports  russes libéralement distribués. Sans parler des salaires des fonctionnaires sur place , qui ne sont plus payés par Kiev. Pour moi, le président Poutine n’est pas un  va t’en guerre. Mais nous sommes dans une impasse: ni l’Union Européenne,  ni les États-Unis, ni l’OTAN ne peuvent accepter les engagements formels de non élargissement tels que  demandés par les Russes. Galia Ackerman : Il y a plusieurs scénarii différents des intentions de Vladimir Poutine et de sa possible façon de procéder. Il est très difficile de savoir quel sera le scénario effectif mais il me semble que Vladimir Poutine pense qu’il y a actuellement une fenêtre d’opportunité pour récupérer totalement ou partiellement l’Ukraine. Tout le reste est du bluff. Lorsque Vladimir Poutine pose des conditions dans ses traités, il est évident que celles-ci sont inacceptables. L’OTAN ne va pas quitter l’Europe, les Américains ne vont pas retirer leurs armes des pays européens, les pays de l’Europe de l’Est, y compris de l’Europe du Sud comme la Roumanie et la Bulgarie, ne vont pas sortir de l’OTAN, etc. Il met en place ces conditions pour créer une sorte de climat hystérique dans lequel le monde occidental va craindre une invasion qui dépasserait le cadre de l’Ukraine. Celui-ci se réjouirait donc peut-être, selon les prévisions du régime russe, si tout cela se limite à une reconquête, partielle ou même totale, de l’Ukraine. On monte la planche très haut pour pouvoir la baisser et que tout le monde puisse pousser un soupir de soulagement. Il s’agit du regard russe, bien sûr, je ne dis pas que cela va effectivement se produire. Quant au scénario possible en Ukraine, il n’est toujours pas exclu qu’il y ait une incursion probablement dans la région de Donbass pour élargir et définitivement séparer ces territoires des républiques autoproclamées de l’Ukraine. Probablement y aurait-il également une autre offensive dans la région de la mer Noire pour couper l'accès de l'Ukraine à la mer et récupérer Odessa qui a une très grande valeur symbolique aux yeux des Russes. Cela pourrait s'accompagner, comme certains services de renseignement britanniques semblent le supposer, d’une tentative de faire tomber le gouvernement actuel et d'instaurer un régime pro-russe. Ainsi, l’Ukraine pourrait être récupérée sans une énorme effusion de sang. Cependant, il n'y a pas de certitude que seuls ces scénarii-là se réalisent. Il y a et il peut y avoir encore toutes sortes de choses que nous ne connaissons pas, toutes sortes de facteurs que nous ne connaissons pas. Par exemple, lors de la crise des missiles de Cuba en 1962, le monde a été à deux doigts d'une guerre nucléaire, lorsque finalement les Russes ont enlevé leurs missiles stationnés à Cuba. Mais on n'a pas beaucoup parlé du fait que les Américains, eux aussi, ont enlevé leurs missiles stationnés en Turquie. Aujourd’hui, un compromis pourrait également être trouvé.  Et puis, en Chine les Jeux Olympiques vont commencer dans quelques jours. Ne souhaitant pas qu’ils soient assombris par une guerre en Europe, Xi Jinping aurait demandé à Vladimir Poutine de ne pas commencer la guerre avant la fin des Jeux Paralympiques, ce qui repousse l’agression éventuelle au mois de mars. Or le sol est gelé actuellement à l'est de l'Ukraine mais en mars, il va fondre et cela sera plus difficile pour les chars de circuler. Peut-être que le moment important sera passé et que cette guerre ne sera pas déclenchée. Il y a parfois des petites choses qui font que les choses s’orientent dans un sens et non pas dans un autre.  Le Laboratoire de la République : Quelles initiatives l’UE devrait elle prendre pour éviter une escalade et peser plus concrètement ? Galia Ackerman : Je ne pense pas qu'une réforme quelconque soit nécessaire. Récemment, la France a déjà subi quelques revers, comme par exemple la création de l’AUKUS, une association militaire de l’Australie, de la Grande-Bretagne et des États-Unis derrière le dos de l’UE et de l'OTAN. L'Union Européenne n'a pas été informée d'une décision internationale très grave. Il ne faut pas que de telles choses se reproduisent. Le président Macron, qui tient maintenant les rênes de l’UE, devrait poser non pas un ultimatum mais une exigence très ferme de participer à toutes les négociations qui concernent l'Ukraine. La France a toujours soutenu les aspirations européennes de l'Ukraine - sans toutefois vouloir l'accepter au sein de l'OTAN et au sein de l'Union européenne. Puisque maintenant on fait face à un ultimatum russe, il ne faut pas que la partie se joue uniquement entre les États-Unis et la Russie. La France a quand même d'excellentes relations avec les États-Unis, qui eux, affirment ne jamais prendre de décision sans concerter l’UE. Il faut que cela reste non seulement déclaratif mais se transforme en actions concrètes. Il y a toutes les bonnes vraies raisons pour que la France soit présente dans tout ce débat.  Marie-Hélène Bérard : L’Union européenne pourrait faire le pari de la sincérité de la Russie : autrement dit, accepter l’idée que la Russie ne cherche qu’à assurer sa propre sécurité, et non pas à envahir militairement l’Ukraine. Reste à imaginer quels engagements pourraient satisfaire les Russes sans porter atteinte à la souveraineté de ses voisins ? C’est là où les diplomates européens, qui sont bien meilleurs  que les Américains sur ces sujets, pourraient  faire des propositions. Mais il faut faire vite, car les Russes se sont eux-mêmes enfermés  dans des délais très courts.

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